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Hygiène sexuelle et mesures antihomosexuelles

Dès 1928, le parti nazi a défini sa position sur l'homosexualité. Hans Perter Bleuel rapporte dans son livre "La Morale des Seigneurs" (Editions Belfont) plusieurs mesures prises par le régime nazi : l'interdiction de toute activité publique de la Fédération des Droits de l'Homme qui s'était faite le porte-parole de la minorité homosexuelle et, à l'automne 34, le fichage systématique des homosexuels connus. La voie était ouverte à la dénonciation et à l'arbitraire.

En 1936, le 11 novembre,en référence à la Nuit des longs couteaux, Hitler affirme dans une allocution sur les dangers racio-biologiques de l'homosexualité que, lorsqu'ils se sont présentés, "nous n'avons pas hésité à abattre cette peste par la mort, même entre nous". Le 26 janvier 1938, Goebbels attaquant l'immoralité de l'Eglise catholique déclare : "En 1934, des personnes qui voulaient faire dans le parti ce qui se fait dans les couvents ou entre prêtres, c'est à dire répandre cette immoralité à l'intérieur, furent tuées... Comme nous devrions être reconnaissants au Führer d'avoir extirpé cette peste !" Et Hitler d'ajouter, le 30 janvier 1939, "il y a cinq ans, quelques membres du parti se souillèrent de fautes infamantes et pour leurs crimes ils furent fusillés."

L'utilisation du fameux paragraphe 175 avait causé quelques torts mais rien de comparable avec les condamnations qui suivirent l'arrivée au pouvoir des nazis et l'affaire Röhm. En 1933, on dénombre 835 victimes de son application. En 1934 - après l'affaire Röhm - 948, 5321 en 1936 et 24 450 en 1939, qui allèrent en camp de concentration. Les condamnations légales vont baisser dans les années qui suivent, non par libéralisme mais par changement de méthodes - plus expéditives. Himmler, réorganisateur de la Gestapo, qui les employait avant guerre les "perfectionna" dans son ministère. L'exécution des "dégénérés" toucha aussi l'armée sans autre forme de procès.

Le terrain avait été préparé par les idéologues nazis - secondés par les attaques venues d'URSS. R. Diels, fondateur de la Gestapo, rapporte dans ses mémoires qu'Hitler voyait la vraie cause de la décadence de la Grèce antique dans la pédérastie. Le docteur Rudolf Klare, voix officielle du parti nazi pour les affaires homosexuelles, rappelle dans son livre "Homosexualité et Droit Pénal" que "les dégénérés doivent être éliminés pour la pureté de la race". Il réclamera par ailleurs une maison de correction pour les lesbiennes. Dans "Les Homosexualités et le Châtiment", il précise aussi que "seule une sévérité impitoyable peut amener la pureté". Hans Franck, le responsable de la Justice, déclarait : "Il convient d'attacher une attention particulière à l'homosexualité qui est l'opposé même de la communauté nationale normale. L'homosexuel incarne la négation de la communauté, le contraire de ce qu'elle doit être pour perpétuer l'espèce. Il est clair que l'homosexuel ne peut mériter la clémence."

En septembre 1935, un an après l'assassinat de Röhm, les lois de Nuremberg vont "protéger la nation allemande jusqu'à la fin des temps" en préservant le sang allemand de toute contamination. La "loi de protection du sang et de l'honneur allemands" punit y compris l'intention homosexuelle. Ce paragraphe 175 élargi ne sera supprimé en Allemagne qu'en... 1964. On comprend peut-être mieux le peu de témoignages des Triangles Roses qui, persécutés sous les nazis, seront encore interdits après la Libération par les Alliés...

La répression anti-homosexuelle s'inscrit dans le cadre général de l'idéologie nazie, symbolisée par le slogan : "Eglise-Cuisine-Enfants". Le livre "Hygiène Sexuelle" de Max von Grüber, voix autorisée du nazisme, est révélateur de la volonté hétérosexuelle du fascisme. Dès 1927, il condamnait l'homosexualité, la masturbation et écrivait que "les rapports sexuels prenaient place dans le mariage... Le but du mariage est la procréation des enfants et leur éducation. La croissance de la nation exige du mariage de produire au moins quatre enfants". Sous son influence, rapporte encore Rictor Norton, 41 centres de recyclage préparaient 215 000 professeurs à la propagation de ses théories, utilisant comme abécédaire le livre "Hygiène Raciale". Dans la même optique, une série de mesures furent prises par le régime nazi, en particulier les "crédits matrimoniaux"; on créa des fermes d'élevage, véritables haras humains, les "fontaines de vie", usines à produire de purs aryens (13 en 1944). Gertrude Scholtsklik, présidente de l'association des femmes, déclarait : "La femme allemande doit être telle qu'elle fait, et fait joyeusement, tout ce qu'il lui est demandé de faire".

Source : Histoire d'un génocide oublié, Jean-Pierre Joecker, Editions Persona, Paris, 1980.

De la fascination à la persécution

"L'art nazi s'avère être une des clefs d'analyse et de compréhension du régime national-socialiste" (Léon Poliakov). En tout cas, il permet d'appréhender la fascination exercée par l'homosexualité sur les nazis et son retournement en une impitoyable persécution.

Au lendemain de la défaite allemande de 1918, le rêve d'un retour à l'état de nature déferla sur le pays dévasté, qui réveilla de nombreuses tentatives de résurrection des cultes germaniques préchrétiens. Une glorification mythique de la "virilité", une relégation des femmes à l'église, la cuisine et la nurserie (Kirche, Küche, Kinder, les 3 "K") balisèrent sournoisement les voies à une ambiguïté certaine quant à l'homosexualité. Le Parti Social Démocrate allemand (SPD), premier parti politique allemand sous Weimar, soutient la lutte homosexuelle mais de façon feutrée. Le Parti Communiste allemand, lui, s'affirma comme le meilleur défenseur de la cause homosexuelle : "la classe dirigeante utilise le code pénal pour satisfaire ses instincts sadiques : il est de son intérêt de réguler la vie sexuelle des classes populaires et aussi de tenir en tutelle le prolétariat" (F. Tamagne). Mais l'un et l'autre déclencheront des campagnes homophobes pour stigmatiser "l'homosexualité bourgeoise, perversion fasciste".

L'homophobie hystérique, dont le champion fut Heinrich Himmler, ne fut pas la position initiale du Parti national-socialiste, même si son impitoyable logique interne devait le mener à une hostilité radicale face à l'homosexualité. Le premier ouvrage de Hans Blücher, proche des SA, "affirma la composante homoérotique des mouvements de jeunesse allemande, base d'une théorie globale de l'Etat Viril" (Françoise Tamagne). S'appuyant sur les travaux et théories d'Adolf Brand, son exact contemporain, fondateur de la Gemeinschaft der Eigenen (Communauté des Particuliers), il veut fonder une société élitiste, aristocratique, un état culturel réunissant de jeunes hommes de valeur, unis par les liens invisibles de leur amour" (F.T. opus cité). "La société masculine est le moyen idéologique de se protéger de la nuit sociale. L'homoérotisme est la voie d'accès aux sphères suprêmes de l'Etat : il est à l'origine du pouvoir". L'idéologie qui sous-tend les mouvements qui s'en inspirent, nationalistes et réactionnaires, est ainsi décrite par Nicolaus Sambart ("Chroniques d'une jeunesse berlinoise, 1933-1943, cité par F. Tamagne) : "un culte de la virilité, de la camaraderie, de la fidélité (…) dont le but était l'érotisme masculin ou, pour m'exprimer sans voile, les relations homosexuelles qu'entretenaient les membres de l'équipe de base, au centre de laquelle se trouvait le guide charismatique, le héros des hommes."

La mythologie et l'art nazis s'inscriront très exactement dans cette optique. Le mythe de l'arianité servira à l'exaltation de "l'homme nouveau" dont les attributs sont la virilité et la camaraderie, la force et la vaillance. La "nouvelle race des seigneurs" s'illustre par sa robustesse et sa santé physique, signes d'humanité et d'équilibre. Arno Breker et Joseph Thorak dérivent de la beauté, de la perfection corporelle à l'exaltation de la force brutale par la démesure musculaire et la dureté des traits du visage imprimés dans la pierre. L'homoérotisme est plus que suggéré par l'art nazi qui prône le culte du corps masculin, nu, huilé et musclé, offert en des poses athlétiques suggestives, qui ne peuvent que faire naître le désir du spectateur pour un corps si parfait - non sans qu'à l'admiration et l'envie ne se mêlent des sentiments plus troubles que fortifient les incessants appels à la "camaraderie virile".

La production cinématographique du IIIe Reich est très marquée par l'homoérotisme. L'amitié masculine, la beauté virile, l'héroïsme en sont des constantes. L'ardeur de la jeunesse, son enthousiasme, son indépendance sont les forces régénératrices de la nation allemande, mais tout cela est miné par un malentendu ravageur. Quelqu'aît pu apparaître une "homosexualité à la mode", et même si une certaine "communauté homosexuelle" brasse les classes sociales et défie les catégories où l'on se plaît à classer les homosexuels, ceux-ci, jusque dans l'affirmation de leurs différences qu'ils veulent voir reconnues, répugnent à cette réduction de l'originalité de chacun disparue, fondue en une masse uniforme, but ultime du système nazi. Il y a autant de constructions identitaires homosexuelles que d'individus. Ce sont les aléas d'un cheminement plus ou moins long, tour à tour douloureux et épanouissant, qui permettent à tout un chacun de reconnaître sa singularité et de l'accepter. Si, dans toute existence, l'interpénétration des sphères publique et privée est le résultat d'un dosage jamais acquis une fois pour toutes, cela se vérifie encore davantage dans la vie des homosexuels. A la question de l'homosexualité, chacun ne peut donner qu'une réponse individuelle, mais la question n'est pas posée à tous de la même façon, au même âge, au même degré de connaissance de soi-même, des liens en soi-même de l'affectivité et de la sexualité. Les homosexuels n'ont pas bâti leur identité sur des expériences uniques, mais le plus souvent avec les uns, homosexuels ou non, et contre les autres. Socialement, mais aussi politiquement, ils furent souvent instrumentalisés au service, fût-ce dans l'exécration, d'une cause qui n'était pas la leur.

Les discoboles, de Karl Abiker, réalisés pour les Jeux olympiques de Berlin, en 1936.Sous la République de Weimar déjà, l'Allemagne vaincue prônait le redressement de la nation par le sacrifice individuel, mais l'entre-deux-guerres fut aussi la féconde période des "années folles". Les jeunes voulaient se démarquer de la "génération sacrifiée", celle de leurs parents. Le corps sain et sportif que l'on offre en modèle est pour les uns un appel à la joie de vivre en liberté, pour les autres l'objet du sacrifice demandé par la Patrie, le Parti, la Race.

Le surinvestissement de la virilité, par laquelle on est censé gagner la guerre, exaltation de la violence, de la brutalité refusées par les uns, est pour les autres appel au plaisir. Les théories des porteurs de torches, guerriers blessés et autres colosses nus à la musculature hypertrophiée sont pour les uns symboles de héros vainqueurs, d'exemples à reproduire par le sacrifice de soi et pour d'autres des victimes abîmées dans un désastre national, dont l'immolation ne fut qu'une criminelle aberration. Le contresens et le malentendu ne pourront résister aux coups de butoir du national-socialisme.

Dès l'avènement au pouvoir de Hitler, la persécution homophobe commence, et il faut remarquer qu'aussitôt elle s'accompagne d'un sadisme que l'on ne peut comprendre que comme l'aveu inversé de la fascination exercée sur les tenants du pouvoir par l'homosexualité, une façon de se dédouaner, de se déculpabiliser par le crime de toute honte d'un désir inassouvi. La lutte du nazisme contre l'homosexualité sera sans merci.

Le désir homosexuel est abhorré par l'idéologie nazie. L'homme aryen ne peut que désirer la domination de sa race sur tout autre, l'écrasement du plus faible par le plus fort. La femme de par sa nature biologique ne peut avoir d'autre rôle social que celui de la maternité pour la survie de la patrie et le bien de l'Etat. "En dehors de la maison familiale, la jeunesse allemande doit être éduquée physiquement, spirituellement et socialement dans l'esprit du national socialisme au service du peuple et de la communauté nationale" (loi du 22.12.36). L'homosexualité manifeste la dégénérescence de l'Occident. "L'homosexualité est un danger pour l'Etat : elle porte atteinte au caractère et à l'existence civique des hommes" (Dr Lorenz). Dès 1935, tout acte inspiré par le désir sexuel d'un homme à l'égard d'un autre homme est déclaré criminel par nature, et le juge est invité par la loi à apprécier le juste châtiment sur la base d'un "sentiment général sain" et des "sources non écrites du droit", autrement dit, laissé à sa discrétion.1936. Himmler devient chef de la police nazie. Avec lui, la terreur anti-homosexuelle s'organise : éradication et rééducation. Les homosexuels sont ravalés au plus bas degré d'une prétendue échelle d'humanisation. Le nazisme veut enregistrer, recenser, réprimer tout acte homosexuel. Rien ne doit échapper au contrôle de l'Etat.

La sexualité normale ne peut être que reproductrice : avortement et homosexualité sont donc des crimes, mais certains coupables sélectionnés pourraient peut-être, par les soins de L'Institut allemand de recherches psychologiques et psychothérapiques, être réorientés vers la normalité. Le traitement des homosexuels ne fut jamais homogène : certains furent lourdement condamnés, d'autres épargnés. La détention préventive de 12 à 24 mois durera aussi longtemps que nécessaire, "au gré des chefs de camp de réforme ou de camp de travail. De 1937 à 1940, 90 000 homosexuels furent fichés. Certains prisonniers pouvaient être relâchés s'ils témoignaient d'une certaine attirance pour les femmes. Beaucoup moururent sous la torture, de malnutrition, des suites de pseudo expériences médicales pour lesquelles les homosexuels étaient particulièrement recherchés. Il sera à jamais impossible de dire combien d'homosexuels succombèrent à la répression nazie. L'accusation d'homosexualité servit facilement le régime nazi dans l'élimination de ses opposants. Il s'en servit notamment contre l'Eglise catholique qui ne cessait de protester contre l'école unique en Allemagne. Au lendemain de l'encyclique de Pie XI "mit brennender Sorge" du 14 mars 1937 qui condamnait les fondements idéologiques du nazisme, le 30 mai 1937, devant 25 000 personnes réunies à Berlin, Joseph Goebbels, exploitant les plus bas instincts d'une foule chauffée à blanc contre "les corrupteurs de la jeunesse", poussait ses sbires à faire hurler par la multitude : "Pendons-les ! Massacrons-les !". De 1937 à 1945, plus de 4 000 membres du clergé allemand moururent de faim, de maladie ou sous la torture dans les camps de concentration. Dans bien des cas d'élimination décidée par le pouvoir suprême hitlérien, l'accusation d'homosexualité, fut-elle totalement infondée, fit son œuvre.

Les fantasmes sexuels, homosexuels, qui firent pour une part le succès du nazisme (retour à la nature, force et discipline de garçons hiérarchisés par leurs exploits sportifs) sont ceux-mêmes qui, dévoyés par l'impérialisme, la confiscation de toute liberté, l'exaltation fanatique d'une mythique pureté raciale dans l'imaginaire collectif, serviront, la guerre approchant, à mobiliser les énergies contre ces éternels marginaux, ces insoumis que sont les homosexuels.

Rien n'est jamais définitivement conquis. L'identité d'une personne ne peut se fonder entièrement sur son orientation psychoaffective et sexuelle. Elle se construit tout au long des âges de la vie. Chaque individu doit, sinon en justifier la cohérence, du moins s'efforcer d'y donner sens, signification et orientation, pour lui-même mais aussi dans et pour la société dont il est partie prenante. Aucune idéologie totalitaire, de droite ou de gauche, ne pourra jamais s'accorder à cette dangereuse liberté humaine, à ce risque que présente un désir homosexuel hors norme.

Sources :
Histoire de l'Homosexualité en Europe, Florence Tamagne, Ed. du Seuil, Paris, mai 2000.
L'Art nazi, Adelin Guyot et Patrick Restellini, Ed. Complexe, Bruxelles, 1996.

Texte : Blaise Noël, psychologue-psychothérapeute, 2000.

Illustrations : (en haut, à gauche) Nazi dévisageant un camarade tombé au combat. Origine : Deutschland erwacht - (Hamburg: Cigaretten- Bilderdienst Hamburg-Bahrenfeld). Voir site "Nazi propaganda: 1933-1945". (En bas à droite) Les discoboles, de Karl Abiker, sculpture réalisée pour les Jeux olympiques de Berlin, en 1936.

Homosexualité et fascisme

En Union soviétique, une législation promulguée récemment soumet l'homosexualité à de lourdes condamnations. Voilà qui surprend, et l'on se demande sur quelle logique et quelle morale un gouvernement socialiste peut se justifier pour amputer de ses droits et diffamer une groupe humain précis dont la " culpabilité " repose sur des penchants particuliers qui lui ont été donnés par la nature, mais c'est ainsi.

Les ennuis et les scandales que l'Union soviétique connaît dans ses territoires orientaux ont certainement poussé à l'instauration de ce genre de loi humiliante - contre laquelle la gauche des pays de l'Europe centrale et occidentale s'acharne à se battre depuis des décennies. A ces difficultés cruciales, qu'il faudrait, à coup sûr, régler par d'autres mesures, vient sans doute se greffer aussi l'état d'esprit du moment. C'est à cet état d'esprit, et en aucune façon aux difficultés en question, que j'accorderai la prépondérance. Par état d'esprit du moment, je n'entends pas simplement, et pas en premier lieu, la tendance toujours plus nette en Union soviétique à réfléchir et à porter un jugement sur le sens de l'érotisme dans un sens de plus en plus sévère et conservateur, tendance qui peut s'expliquer par une réaction contre des libertés devenues peut-être excessives. J'entends plutôt cette méfiance et cette aversion envers tout ce qui est l'homoérotisme, qui atteignent un degré intense dans la plupart des milieux antifascistes et dans presque tous les milieux socialistes.

On n'est plus loin d'identifier l'homosexualité au fascisme. Impossible de garder là-dessus le silence plus longtemps. Nous combattons les préjugés raciaux. Et nous laisserions cependant se propager le préjugé le plus insensé contre certains penchants particuliers ?... On semble oublier de quel côté provient tout ce qui a été accompli pour discréditer et diffamer l'homosexualité. L'article 175 a été défendu et maintenu par la bourgeoisie réactionnaire et par l'Eglise, laquelle a justement montré là un élément de sa nature qui fait qu'elle nous restera toujours étrangère et hostile. Ce qui était progressiste était contre cet article. La lutte contre l'homosexualité était l'affaire " morale " de la bourgeoisie; elle a été menée avec le même pathos que la lutte contre l'amour libre, autrement dit avec le pathos d'une " morale " qu'aujourd'hui nous ne combattons même plus (comme Wedekind pouvait encore le faire), mais à laquelle nous sommes tout simplement hermétiques. L'idée même de ce qui est moral a changé. Mais voici que, sous d'autres présages, nous daignons revenir sur cette idée. Quand on est arrivé à l'âge adulte, est-ce encore un sujet de conversation que de se demander si l'on peut accorder à chacun le droit d'aimer d'une manière qui soit précisément sa manière à lui, à condition que les relations domestiques n'en soient pas perturbées, ni abusée l'innocence des mineurs (réserves qui valent évidemment aussi bien pour l'inverti que pour l'individu "normal")? N'a-t-on pas honte d'ouvrir à nouveau cette discussion sur quelque chose qui va de soi, de donner lieu à l'ouvrir de nouveau ?

La partie éclairée de la bourgeoisie des grandes villes a déjà surmonté sa conception étroite et fausse de la morale : tolérante sur la question de l'érotisme, elle en reste naturellement à des positions dures sur la question de la propriété. Mais maintenant c'est le socialisme qui adopte une position à laquelle même la bourgeoisie, la considérant comme désuète, a donné un coup de balai! Une phrase étonnante est attribuée à Maxime Gorki, pas moins: " Faisons disparaître tous les homosexuels, et le fascisme disparaîtra!" Hélas, il n'est pas impossible que le pape de la littérature socialiste ait vraiment dit cela. Car tel est l'état d'esprit du moment. Mais d'où vient-il donc ? D'où vient que dans les journaux antifascistes nous lisions les mots " assassins et pédérastes presque aussi fréquemment réunis que " traîtres au peuple et juifs " dans les feuilles nazies ?

Le mot " pédéraste " comme une injure - uniquement parce qu'il y en a beaucoup dans les organisations nazies qui aiment les jeunes gens au lieu d'aimer les femmes ! C'est une histoire qui a commencé avec le combat mené de façon perfide et indigne contre le capitaine Röhm. Les sottes lettres sentimentales qu'il avait envoyées d'Amérique du Sud relevaient de sa vie privée. Il était d'une vulgarité absurde et superflue de les traîner sur la place publique. La manière était non seulement vulgaire et malhabile, mais son efficacité a été nulle. Le capitaine Röhm n'en a pas été atteint: ceux qu'on espérait braquer aussi contre lui, ou bien n'ont pas cru l'histoire, ou bien n'ont rien trouvé à redire; et les autres, ceux qui ont été outrés, ne le portaient déjà pas dans leur cœur avant. Que Hitler se soit alors interposé et qu'il ait continué à couvrir celui qui se trouvait, dans un sens petit-bourgeois, "compromis", a jeté, pour la première et dernière fois, une image presque sympathique sur les odieux compères. Les gens les plus honnêtes ont dû se dire que c'était vraiment beau, que Hitler tenait à son soldat, malgré tout ce que les journaux pouvaient déblatérer sur sa vie privée. Mais que des journaux qui donnaient avec prédilection dans le "libéralisme éclairé", se mettent soudain à crier " Pédéraste ! " à la manière d'une épouse hystérique de pasteur, a dû être ressenti comme indélicat et déplacé. Je me souviens combien il était méchamment ridicule et pénible de voir un journal berlinois du soir qui avait une rédaction presque exclusivement composée d'homosexuels plutôt entreprenants, se distinguer par des titres railleurs et indignés, comme s'il n'y avait rien d'autre à reprocher aux nazis que la vie amoureuse du gros capitaine. Or il y avait cependant, et il y a toujours, tout à leur reprocher. Pas même ne peut être porté à leur crédit qu'au moins sur la question de l'homosexualité ils ont été courageux ou conséquents. Hitler n'a couvert son vieux camarade Röhm que le temps durant lequel il en avait besoin, pas au-delà. Quand il a décidé de le laisser tomber, ce qu'assurément il a fait de façon radicale, il est notoire qu'il l'a surtout accusé d'avoir des "penchants particuliers". Ce qui n'était jamais parvenu aux oreilles du Chef suprême auparavant ! Et Hitler de se scandaliser, comme les journaux libéraux de leur côté. Le Docteur Goebbels en éprouva jusqu'à une envie de vomir. Envie qui fut aussi la nôtre, causée non par le sujet de l'affaire, mais par une indignation aussi hypocritement éhontée bien sûr.

Que dans la "villa" de Röhm – qui n'avait rien d'une villa mais qui n'était qu'un bistrot – tout se soit passé différemment de qui a été raconté par Goebbels, on le comprend aisément : quelqu'un dans son genre ne va pas subitement se laisser aller à dire la vérité. Mais à supposer que le plus élevé des juges tout en haut de son tribunal ait réellement vue les "scènes dégoûtantes", alors qu'en définitive, quand on survient en intrus dans la chambre, on n'assiste jamais au spectacle, ce ne serait pas des scènes qui nous remueraient l'estomac. Elles nous donneraient plutôt à penser que même chez des gens que nous ne tenons pour rien d'autre que des bêtes féroces, existe une sorte de contact humain qui est vraisemblablement ordinaire. Ce n'est pas ce que la presse de gauche a mis en avant contre Röhm avec une insistance si particulière, puis Hitler, qui fait que nous sommes contre lui : c'est tout simplement qu'à l'instar de tous les dirigeants nazis, ce n'était qu'un gredin d'une barbarie cynique.

Mais laissons là Röhm. Ce contre quoi nous en avons, c'est qu'on dise d'un homme qui préfère son propre sexe au sexe féminin qu'il a les "penchants particuliers" du capitaine Röhm. On peut à la rigueur, dans la pire des colères, crier à un menteur notoire et invétéré qu'il ment aussi bien que le ministre allemand de la Propagande, mais c'est comme si l'on prétendait de quelqu'un qui a un pied bot, qu'en ayant l'infirmité du ministre Goebbels il se situe au même niveau moral. D'un homosexuel on pourrait finalement tout autant tirer le constat qu'il a les penchants de Léonard de Vinci ou de Socrate. Ce qui serait également stupide. Celui qui éprouve une attirance pour son propre sexe n'est vraisemblablement qu'un brave bourgeois; un ouvrier passablement appliqué. Il n'est, au cas où on en douterait, pas plus génial que bestial (il n'est ni Léonard de Vinci, ni Röhm).[... ]

Mais faut-il encore croire que ceux qui sont exclusivement homosexuels forment un groupe homogène ? Le slogan pas très heureux de "troisième sexe" a contribué à cette erreur plutôt naïve. En vérité, toutes les catégories se trouvent parmi ceux qui sont exclusivement homosexuels, de l'esthète décadent au valet de ferme; il n'y a pas simplement un groupe sui serait "actif" et un autre qui serait "passif", mais toutes les sortes d'activité et de passivité existent, avec toutes les nuances possibles entre ces deux conditions de sensibilité. L'homosexualité était répandue dans les Etats militaires prônant l'ascétisme (Sparte, la Prusse) et dans civilisations décadentes hyperraffinées (la Rome tardive, Paris et Londres au tournant de 1900). Elle a joué aussi un rôle à des époques qu'on a l'habitude de nommer des époques de splendeur: qu'on pense aux meilleurs moments d'Athènes, à la Renaissance. De tout temps, il y a eu des centaines de types différents d'homosexuels, également de très médiocres et désastreux. Il est indéniable qu'un nombre relativement grand de génies de l'humanité étaient enclins à cette forme d'amour, des génies en tous domaines et de toutes sortes, pour des raisons dont la complexité ne permet pas de débattre ici. [...]

Mais dans le pays que nous voudrions voir le plus éclairé, le plus progressiste du monde, la forme d'amour que nous évoquons est dorénavant passible d'une affreuse répression. Et dans n'importe quel journal de gauche, on lit des blagues idiotes sur les arrière-trains, alors qu'en même temps, à Berlin, sont organisées "des razzias nocturnes contre les homosexuels", envoyés ensuite dans des camps de travail.

Ce qui va tout à fait bien aux nazis, c'est, d'une part de former des cliques d'homosexuels, et d'autre part d'enfermer les homosexuels, de les castrer ou de les tuer. La gauche, elle, devrait se montrer plus objective. Mais en attendant elle adopte, sur cette question justement, les préjugés les plus boutiquiers. Avec l'explication que voici: les jeunes, mis à vivre ensemble dans des camps, sont inévitablement conduits à dormir l'un avec l'autre. Qu'on s'informe toutefois si dans les unions de jeunesse de gauche et prolétariennes, semblable chose était bannie : la réponse étonnera celui qui tient l'homosexualité pour une particularité du fascisme. C'est l'esprit de ces camps qu'il faut clouer au pilori et rejeter ; non le fait que s'y trouvent, ce qui va de soi, également des invertis, ou certains qui sont prêts à jouer les "bons compagnons". Les "ligues", à ce qu'on dit, ont toujours eu un caractère homoérotique, et c'est sur le principe des ligues que se base le fascisme.[...]

L'exercice final est toujours d'en venir au Chef suprême. la déification de sa personne aurait, consciemment ou inconsciemment, un caractère homosexuel. Qu'on demande à un jeune hitlérien qui a une petite amie s'il éprouve une attirance pour le Chef suprême, il éclatera de rire ou répondra comme à un outrage. Cette réaction n'exclut pas le complexe inconscient qui peut exister en bien des cas. La question décisive reste cependant celle-ci : quel Chef est aimé d'une telle manière ? Les marxistes ont-ils oublié que le dogme et le type de Chef que nous combattons est déterminé par les faits économiques ? Ont-ils oublié que Hitler, qui est sans aucun doute beaucoup plus chaleureusement et hystériquement aimé par les femmes petites-bourgeoises que par les hommes, virils ou efféminés, n'est pas arrivé au pouvoir grâce à "la contamination de la jeunesse allemande par l'homosexualité", mais parce que Thyssen finançait, et que les mensonges payés ont jeté la confusion dans les cerveaux de tous ceux qui avaient faim ? On est en train de faire de " l'homosexuel " le bouc émissaire, un peu " le Juif " des antifascistes. C'est abominable. Avoir en commun avec des bandits des penchants érotiques particuliers ne fait pas de vous, d'emblée, un bandit. Je n'enfonce nullement des portes ouvertes quand j'énonce une telle évidence. Beaucoup de conversations que j'ai eues et la lecture de nombreux articles tout à fait indignes dans les journaux me prouvent que répéter ces évidences est malheureusement nécessaire. L'homosexualité n'est pas à " extirper ", et si elle l'était, l'humanité en sortirait appauvrie de quelque chose d'incomparable qu'elle lui doit. Le sens de l'humanisme nouveau, pour la réalisation duquel nous voulons voir dans le socialisme un préalable, ne peut être que dans une chose : non seulement tolérer tout ce qui est humain et qui ne cause pas de troubles criminels dans la communauté, mais l'intégrer, mais l'aimer, le faire accepter, pour qu'ainsi la communauté en tire profit.

Ce texte a été initialement publié dans la revue Europäische Hefte, Prague, le 24 décembre 1934.

Source : Zahnärzte und Künstler, Klaus Mann, 1993, Rowohlt Verlag GmbH, Reinbek bei Hamburg. Traduit de l'allemand par Lionel Richard

Photo : Klaus Mann, photographié l'année de sa mort en 1949.
"[L'arrivée au pouvoir d'Hitler] sonne le glas sur Berlin. La haine nazie emporte tout sur son passage : des centres de recherche, des ressources culturelles, des commerces, des médias, des organisations sociales. Des hommes aussi. La chasse systématique des homosexuels commence, annoncée de longue date."

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Editions Hachette, avril 2002.

Photo : Le Ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, prononçant un discours devant le bûcher des livres non-allemands allumé devant l'Opéra de Berlin. (orig : USHM)