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Homosexualité et trahison

Jean Le Bitoux : Il y a un parallèle constant dans votre oeuvre entre la fascination de l'ordre militaire, le refus de la violence et l'homosexuel à la recherche de fortes symboliques. Par exemple, l'homosexuel Daniel dans Les Chemins de la liberté applaudit l'arrivée des troupes allemandes dans Paris. Cette adhésion à l'ordre mâle se retrouve chez Genet. L'homosexuel ne serait-il en politique qu'un traître virtuel ?

Jean-Paul Sartre : C'est possible. Je ne l'ai pas dit parce que dans un sens ça a cessé de me regarder. Je n'étais pas homosexuel, donc je ne pouvais pas le dire. J'aurais essayé de le penser ou de penser quelque chose d'équivalent si j'avais été homosexuel. Et je pense en effet que l'homosexuel est un traître en puissance. Mais il faut bien comprendre ce que ça veut dire. Le traître, c'est l'aspect noir de la chose ; mais l'aspect blanc, doré, c'est que l'homosexuel essaie d'être une réalité profonde, très profonde. Il essaie de trouver une profondeur que n'ont pas les hétérosexuels ; mais cela même, cette profondeur qu'il essaie d'avoir avec simplicité, avec clarté, eh bien l'autre côté noir le reprend ; il y a dans l'homosexuel un aspect noir qui le définit, qui se fait sentir à lui et pas nécessairement aux autres.

JLB : Hitler a fait massacrer les SA en 1934, en prétendant que l'homosexualité était dangereuse pour l'ordre social. Staline venait juste de déclencher des rafles similaires. L'homosexuel n'est-il pas le nécessaire épouvantail que l'on dresse chaque fois qu'un régime cherche à consolider son pouvoir ?

JPS : Chaque fois, je ne sais pas. En tout cas, c'est certainement un épouvantail que l'on dresse. Un régime fasciste est en général contre les homosexuels. Seulement n'oubliez pas que dans le régime hitlérien il y avait aussi l'inverse ; les Hitler Jugend étaient très souvent homosexuels ou en tout cas s'orientaient vers l'homosexualité. Il y avait ces deux aspects. Cette ambiguïté existe dans tous les exemples de fascisme, chaque fois qu'il y a des masses retenues, unifiées ou en exercice militaire. Dans tous ces cas, il y a une tendance à l'homosexualité parce que les hommes sont toujours ensemble, dorment ensemble, vivent ensemble, ont des rapports plus ou moins intimes. Il y a donc une menace d'homosexualité ; je dis "menace" parce que les chefs fascistes savent à la fois qu'il y a de l'homosexualité qui naît avec le fascisme, et voulant être en même temps machistes, ils sont contre cette homosexualité. C'est la preuve qu'il y a les deux et cela fait la contradiction profonde d'un régime fasciste, disons dictatorial.

JLB : Mais cela a aussi été le cas de Staline...

JPS : Oui.

JLB : Pourquoi pas un mot dans vos écrits politiques sur l'extermination des homosexuels par Staline et Hitler ?

JPS : C'est parce que je ne savais pas exactement le type de ces massacres. Je ne savais pas qu'ils étaient systématiques, combien ils avaient atteint de gens ; je n'étais pas sûr. Alors je pouvais reprocher une foule de choses à ces dictateurs, mais celles-là, je ne pouvais pas les reprocher puisque je ne les savais pas.

JLB : A quoi attribuez-vous le fait que vous n'aviez pas la connaissance de ces faits historiques ?

JPS : Les historiens en parlent peu. Votre journal [Le GaiPied] est fait pour dire des faits de ce genre. Vous en ferez de temps en temps des analyses.

JLB : Votre nouvelle L'Enfance d'un chef, dans Le Mur, met en scène Lucien Fleurier qui, comme Le Conformiste de Moravia, refuse son homosexualité en se réfugiant dans l'ordre fascisant. Pensez-vous que c'est le cas de nombreux homosexuels à la recherche de solides références hiérarchiques ?

JPS : Je ne sais pas. Le cas de Lucien Fleurier indique bien que ce qu'il a refusé, c'est plutôt le désordre. Il sentait l'homosexualité non pas comme l'ordre mais comme le désordre. Et en effet Lucien Fleurier n'est pas un homosexuel. Il a une tentation mais il est essentiellement un hétérosexuel, bien qu'il ait des tendances homosexuelles. En tout cas, le désir d'ordre ne semble pas lui venir de l'homosexualité : il l'a depuis longtemps.

JLB : Dans vos romans, certains personnages font de la sodomie l'acte dominateur par excellence, qui permet à un homme d'en soumettre un autre. Franz dans Les Séquestrés d'Altona déclare : "Deux chefs, il faut que ça s'entre-tue ou que l'un devienne la femme de l'autre." Pourquoi voir dans la sodomie passive une exécution capitale ?

JPS : C'est un peu une impression que j'ai eue et que j'ai développée à la suite de discussions avec Genet. Quand j'ai fait mon livre sur lui, j'avais la possibilité de lui parler, je faisais mes hypothèses et les lui soumettais. Quelquefois, malgré ses objections, je gardais mon hypothèse, mais de temps en temps, c'est lui qui avait raison. Et puis parce que je voyais ça comme ça. Je ne prétendais pas qu'en toutes circonstances, c'est ainsi qu'il fallait le voir, mais dans la situation de Franz, jeté à l'armée par les Allemands -- ses chefs --, je voyais ça comme une exécution. Il était tout le temps soumis à l'exécution et, finalement, c'était une exécution capitale puisqu'on le soumettait. Je vous dis là une destinée possible de l'homosexuel : la société hétérosexuelle le domine et le conduit plus ou moins sournoisement à une exécution capitale.

Source : Entretiens sur la question gay, Jean Le Bitoux, préface de Michael Sibalis, éditions H&O, 2005, pages 39-43.

Photos : (en haut, à gauche) Jean Le Bitoux ; (en bas, à droite) Jean-Paul Sartre.

Victimes du nazisme, tout simplement...

"Et quand on se demande à propos des "triangles roses" si l'on peut considérer sous un même angle celui qui risque sa vie et celui qui a été puni pour "déviation", c'est assurément raisonner d'une manière qui outrage la vérité de l'Histoire, car c'est aussi pour leur "déviation" que les Juifs et les Tziganes ont été "punis", et non pour "fait de guerre".

Le supplice de la Déviation par rapport à la pureté de la race, déviation par rapport à la reproduction de la race, la motivation était semblable, et, dans l'analyse, il n'est pas possible d'opérer des distinctions, car ce serait trahir la vérité de l'entreprise voulue et organisée par les nazis afin de faire triompher la "race des seigneurs" par l'élimination de tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, constituaient un obstacle à cet objectif.

Alors, effectivement, "Juif ? Homosexuel? Simple citoyen ? La question ne se pose même pas. Victime du nazisme, tout simplement".

Victime du nazisme, tout simplement...

Et c'est bien à cette conclusion - à cette seule conclusion - que doit parvenir tout honnête homme, s'il ne veut pas mentir à la réalité de l'Histoire, c'est-à-dire en définitive à lui-même.

Aussi, quand on évoque la déportation des homosexuels dans les camps de concentration nazis, convient-il de se rappeler avec Baudelaire que l'on ne peut être à la fois "la plaie et le couteau", "le soufflet et la joue", "la victime et le bourreau" !

Et, si certains avaient aujourd'hui la tentation de faire encore référence aux vieilles théories du siècle dernier, en traitant les homosexuels "d'infirmes", comme le fit en 1982 l'évêque de Strasbourg, Mgr Elchinger, il serait alors à constater que la pensée de Himmler continue de sévir dans les esprits, et qu'il y a ainsi danger d'un retour au fascisme hitlérien.

Il se comprend donc que le recours à de telles références soulève indignation et condamnation, car il s'agit là effectivement d' « un langage qu'on croyait à tout jamais disparu », mais qui pourtant se maintient avec insistance.

Et l'on partage ainsi la légitime colère de ce rescapé de l'enfer nazi (Pierre Seel) qui devait rappeler à Mgr Elchinger combien il était ignominieux de traiter les homosexuels "d'infirmes", alors qu'ils avaient tant eu déjà à souffrir de l'arbitraire de telles sottises.

"J'ai décidé, écrira-t-il ainsi à ce prélat, d'apporter mon appui le plus total aux nombreuses voix de tous ceux et celles qui se sont sentis offensés par votre déclaration du 8 avril 1982.

"Victime du nazisme, je dénonce publiquement avec toute ma force que de tels discours ont favorisé et justifié l'extermination de millions d'infirmes pour des raisons politiques, religieuses, raciales ou de comportement sexuel.

"Je ne suis pas un infirme et je ne suis atteint d'aucune infirmité. Je n'ai pas envie de retourner dans les infirmeries où l'on a soigné mon homosexualité et précisément dans un lieu qui se trouve non loin de la capitale alsacienne.

"C'était en 1941, je n'avais que dix-huit ans ! Arrêté, torturé, frappé, emprisonné, interné en dehors de toute juridiction sans aucune défense, ni procès ni jugement...

"Je suis trop fatigué ce soir pour vous rappeler toutes les tortures morales et physiques et les souffrances indescriptibles et indicibles que j'ai alors endurées.

"Depuis lors toute ma vie a été vécue dans la terrible douleur partagée avec ma famille par suite de cette arrestation arbitraire...

"Votre déclaration du 8 avril 1982 a éveillé en moi une foule de souvenirs atroces et j'ai encore décidé à cinquante-neuf ans de sortir de l'anonymat.

"Dans ma vie et jusqu'à ce jour je n'ai pas connu la haine pour qui que ce soit. Et pourtant souffrant du désarroi profond dans lequel nous plonge cette homophobie toujours présente, je tremble en pensant à tous les homosexuels disparus et à tous ceux qui à travers le monde sont, hélas! encore torturés ou exterminés avec tant d'autres minorités."

Mais de ceux-là aussi, on ne parlera jamais !

Il est vrai que "l'Histoire a son cimetière des oubliés"...

Mais il serait trop facile de pleurer sur cette constatation et d'en accepter placidement la fatalité, comme si le maintien de cette situation échappait au pouvoir humain. Or il faut bien se persuader que "les oublis ne sont jamais le fait de l'Histoire, qui est aveugle, sans conscience, mais des hommes qui font l'Histoire".

Et, si l'on constate que "l'Histoire a toutes les ruses pour écarter ceux dont elle veut rejeter le souvenir", c'est précisément parce que "les hommes ont leurs raisons pour choisir ou refuser leurs souvenirs", et qu' "ils n'aiment pas que reprennent la parole ceux qu'ils ont décidé d'oublier", laissant ainsi apparaître que "la police des ondes de l'au-delà est leur affaire". Mais au prix de quels mensonges et de quels truquages !

Or, a justement proclamé Simone Veil, qui fut elle-même déportée, "se souvenir, c'est aussi tirer la leçon de l'Histoire, pour que de telles catastrophes ne puissent plus se reproduire". Mais "tirer la leçon de l'Histoire, c'est refuser la falsification".

Source : Le Triangle Rose, Jean Boisson, Editions Robert Laffont, Paris, 1988.

Illustration : Le supplice de la "forêt chantante", lithographie de Richard Grune, déporté au titre du §175, (1945). (Orig : Schwules Museum, Berlin).

Un criminel, pas un politique...


"Etre homosexuel aujourd'hui, c'est se savoir lié à un génocide pour lequel nulle réparation n'est prévue." (Guy Hocquenghem)

Face à l'hostilité qu'inspirait leur état, les homosexuels qui avaient survécu au massacre se terrèrent eux-mêmes dans la discrétion, et de ce fait "personne n'a porté plainte*", de peur que ne s'élèvent les cris indignés des bien-pensants. Il ne fallait pas grand-chose d'ailleurs pour que ces derniers ne vomissent leur répulsion.

Ainsi, lorsque l'un des survivants osait réclamer ce à quoi avaient droit tous les autres déportés, il se voyait alors opposé un refus cinglant, car, dira l'un d'eux, "on me considérait, non comme une victime du régime nazi, mais comme un criminel et, qui plus est un criminel de la pire espèce, c'est à dire homosexuel et pédé".

Et, de cette attitude, expliquera-t-il, "j'ai commencé à m'en rendre compte en 1945, lors de mon retour dans ma ville natale, lorsque je me suis occupé là-bas de trouver des cartes de ravitaillement... Je m'étais occupé de trouver un vélo : il m'a d'abord été promis, et ensuite lorsque je suis allé le chercher, on m'a répliqué dans ce bureau : "Vous êtes un criminel, pas un politique." Et cette répression, cette humiliation comme criminel, cela m'a naturellement profondément blessé".

Aussi, conclura-t-il, "je ne me suis ensuite jamais plus préoccupé d'obtenir une indemnisation. Pour nous, pédés, il n'y en avait pas, bien que nous ayons été envoyés en camp de concentration". Et pourtant "nous devrions être totalement en droit d'exiger réparation pour le préjudice subi".

Quoi de plus juste, en effet ?

Mais, de par la volonté des gouvernements, qui avaient peur de soulever des vagues de protestation, il se fit que "les quelques rescapés n'ont pas eu d'indemnisation comme les autres victimes des nazis*", tant il paraissait normal qu'ils aient subi ainsi les conséquences de leur état délictueux.

* Johannes Werres, "Les homosexuels en Allemagne", in Les minorités homosexuelles, Gembloux (Belgique), 1973.

Source : Le Triangle Rose, Jean Boisson, Editions Robert Laffont, Paris, 1988.

Photo : Grille du portail principal du camp de concentration de Sachsenhausen, situé à une trentaine de kilomètres de Berlin.

Le Paragraphe 175



Le Paragraphe 175 du code pénal allemand réprimait les relations sexuelles entre hommes. Sous les nazis, il a permis de rafler les homosexuels et de les envoyer en camps de concentration. Selon le United States Holocaust Memorial de Washington, près de 100 000 homosexuels ont été arrêtés pendant cette période et 10 000 à 15 000 d'entre eux ont péri dans les camps nazis. Le documentaire "Paragraphe 175" est consacré aux très rares survivants de cette déportation qui ont osé témoigner...

Quelques réflexions et interrogations sur le massacre des homosexuels par les nazis


Combien d'homosexuels ont été massacrés par les nazis ? Cinquante mille ? Cent mille ? Un million ? Ces chiffres ont été cités. Pareille imprécision en dit long sur le peu d'attention accordée par les historiens à un phénomène tout de même plus significatif qu'une "bavure". Si l'horreur n'est pas proportionnelle au nombre de zéros qui l'illustrent, les chiffres permettent néanmoins de mesurer l'ampleur du phénomène. Dans son discours sur l'homosexualité du 18 février 1937, Himmler déclarait : "Si j'admets qu'il y a un ou deux millions d'homosexuels, cela signifie que 7 à 8 ou 10% des hommes sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. A long terme, aucun peuple ne pourrait résister à une telle perturbation de sa vie et de son équilibre sexuel. Si vous faites entrer en ligne de compte - ce que je n'ai pas encore fait - les deux millions d'hommes tombés à la guerre et si vous considérez que le nombre de femmes reste stable, vous pouvez imaginer combien ces deux millions d'homosexuels et ces deux millions de morts - donc quatre millions d'hommes en tout - déséquilibrent les relations sexuelles en Allemagne : cela va provoquer une catastrophe. "

L'homosexuel apparaît donc comme une des victimes désignées des théories raciales. Malade contagieux, il menace la pureté de la race aryenne et met en péril son accroissement. Himmler insiste en affirmant que le fait homosexuel "représentait une hypothèque pour l'avenir de l'Allemagne". Et Goering de surenchérir, pour qui l'éradication de l'homosexualité constituait une condition de la "défense et de la protection du sang et de l'honneur des Allemands".

Faut-il en conclure que les homosexuels sont autorisés à figurer au martyrologe des années 1933 à 1945 ? Beaucoup répugnent à franchir le pas. On leur refuse souvent ce triste privilège en estimant qu'ils n'ont pas résisté ou qu'ils n'ont pas combattu. Il conviendrait d'abord de vérifier si cette affirmation s'applique à tous. Mais, de toute manière, cet argument rappelle singulièrement le discours qui prétend minimiser le génocide des Juifs en "expliquant" qu'ils se sont laissé conduire vers les camps comme des troupeaux. En adoptant pareil raisonnement, on aboutirait à considérer comme des victimes de deuxième ou troisième catégorie les vieillards, les enfants, les malades, tous ceux et toutes celles qui pour des raisons physiques ou psychologiques se sont trouvés démunis devant l'entreprise criminelle. On dira aussi que les homosexuels n'étaient pas des opposants au régime nazi. On ne peut le nier pour beaucoup d'entre eux si l'on prend le terme "opposant" dans un sens restreint. On peut même affirmer que certains ont été séduits, au début, par les fastes spartiates des organisations hitlériennes. Mais d'autres ne se sont-ils pas trompés ou n'ont-ils pas été trompés qui se sont retrouvés ensuite aux mains des tortionnaires ? S'écriera-t-on : "Tant mieux pour eux !" ?

Mais le terme "opposant" mérite qu'on s'y arrête. Il désigne évidemment ceux qui, de quelque manière, luttent contre un système, mais celui-ci, surtout en dictature, ne manque jamais de définir et de désigner ses opposants de façon plus ou moins arbitraire. Tel fut le sort de tous ceux qui, pour des raisons réelles ou inventées, gênaient les nazis. Et de toute manière, avant 1933, apparaissaient comme des opposants aux nazis, au même titre que les sociaux-démocrates et les communistes, ceux qui militaient dans des mouvements homosexuels allemands particulièrement nombreux jusqu'en 1933. L'opposition à une idéologie peut se manifester autrement que par l'adhésion à un parti ou le dépôt d'un bulletin dans une urne électorale : un mode de vie suffit. C'est bien pourquoi les premières rafles atteignirent, outre les politiques, les homosexuels repérés grâce aux listes saisies dans leurs organisations. A vrai dire, pour être un "vrai" opposant, ou un "vrai" résistant, il faut en avoir le temps et les moyens.

Ni résistants ni opposants : l'image pourrait rassurer si elle n'évoquait celle de l'homosexualité véhiculée, ou plus exactement amplifiée par les nazis. (...)

Les hitlériens tenaient dans le plus profond mépris la morale dite bourgeoise. En privé, ils ne manquaient pas de s'en gausser, mais ils ne se privaient pourtant pas de l'utiliser avec un art consommé lorsqu'elle convenait à leurs fins. Or, de même que l'antisémitisme, la répugnance à l'égard des homosexuels existait dans de larges couches de la population allemande bien avant les premières manifestations du nazisme. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'Allemagne avait connu une affirmation du mode de vie homosexuel tout à fait exceptionnelle à l'époque et qui, pour certains, sent encore le soufre aujourd'hui. La violence antihomosexuelle avait d'ailleurs crû proportionnellement à l'émergence publique de ce vécu peu compatible avec les tabous ancestraux. Devant ce phénomène, l'idéologie nazie ne se montra guère imaginative, elle puisa dans l'arsenal accumulé par les milieux les plus divers depuis le parti communiste jusqu'aux églises. Une fois le régime en place, il lui suffit d'affûter les vieilles armes et de les utiliser jusqu'au bout comme à son habitude. En procédant de la sorte, il rassura une partie du peuple allemand effrayé de la "décadence" sans émouvoir grandement les "vrais" opposants. (...)

Raconter le martyre homosexuel au même titre que les autres suscite une peur ou une hostilité qui se nourrit aussi d'une constatation : ils étaient assimilés à des "droits communs". Il convient d'abord de se demander si tous les "droits communs" méritaient le camp de concentration quoi qu'ils aient pu commettre avant. Après tout, la démocratie postule l'humanité des peines. Si des "droits communs" ont complaisamment fait le jeu des bourreaux, est-il scandaleux de demander si ce fut toujours le cas et si certains d'entre eux ne méritent pas aussi un hommage posthume ? Il n'en reste pas moins vrai que les homosexuels allemands étaient des délinquants puisque, depuis le début du XIXe siècle, l'article 175 du Code pénal incriminait l'homosexualité masculine à tout âge. Mais il convient aussi de rappeler qu'en 1933, sur proposition de sa commission de la Justice, le Reichstag était à la veille d'abroger cette disposition. La République fédérale, quant à elle, a mis près de trente ans pour seulement l'atténuer. Nous devons donc utiliser avec prudence les notions de délinquance et de criminalité. Liées au comportement de l'individu, elles reflètent aussi l'opinion plus ou moins arbitraire que s'en fait la société. Elles recèlent la même dose de subjectivité que les appellations "opposants" ou "résistants". Mais faire admettre que l'on puisse assimiler résistance et délinquance est encore une conclusion qui ne réunira pas l'unanimité. Il s'en est pourtant fallu de peu que les homosexuels ne fussent plus des délinquants aux yeux de la moribonde démocratie allemande de 1933. Les nazis héritèrent donc de justesse de l'article 175, ils se contentèrent d'aggraver l'incrimination et de prévoir, pour les homosexuels, la prison à vie : on sait ce que cela signifiait pour eux. On peut imaginer que, de toute façon, ils auraient ressuscité l'article 175. Mais aurait-on pu, par la suite, comptabiliser une telle décision parmi leurs crimes ?

La déportation des homosexuels soulève encore une question qui continue de causer un certain embarras dans d'autres domaines : l'attitude de certaines autorités dans les pays occupés par les troupes allemandes. Un homosexuel alsacien, survivant du Struthof, André Spitz, déclare :

"(...) le travail des hommes de la Gestapo fut facilité par la police française qui leur livra les fichiers des homosexuels. (Gai Pied, 15 mai 1981)."

Un autre rescapé, Camille Erremann, confirme cette accusation :

"(...) c'est en prison, lorsque j'ai vu mes camarades de Colmar et des environs, que j'ai appris que le fichier des homosexuels était aux mains de la Gestapo".

Il affirme que deux cents personnes furent ainsi arrêtées en raison des complaisances du commissaire de Colmar à l'égard de la Gestapo. Pourtant, estime-t-il, nul ne pouvait ignorer ce qui adviendrait :

(...) l'opinion alsacienne, dans sa majorité, savait ce qui se préparait à quelques dizaines de kilomètres de chez elle, de l'autre côté du Rhin. La radio allemande déversait des slogans nazis sans ambiguïtés (...) j'ai su, en 1935, que l'on déportait les homosexuels allemands au même titre que les opposants politiques, les Juifs ou les prêtres. Des amis alsaciens l'avaient appris en Allemagne par d'autres amis homosexuels qui vivaient dans la terreur d'être dénoncés. (Gai Pied, 26 mars 1983).

Si ces témoignages relèvent du fantasme, qu'on les dénonce comme tels.

Pour dissimuler certains aspects de la vie concentrationnaire que l'on n'aime pas trop évoquer, on se réfugie parfois dans une vue manichéenne de l'histoire qui devient alors très hagiographique. Aux bourreaux, on oppose les saints et, par pudeur ou par embarras, on condamne à l'oubli ceux qui s'accommodent mal de ces catégories, notamment les homosexuels. Manière aisée d'éluder aussi le comportement des prisonniers entre eux. Heinz Heger, homosexuel autrichien, déporté de 1939 à 1945, consacre plusieurs pages de son journal à sa relation avec d'autres prisonniers. Qu'on le sache d'emblée, Heger n'a survécu que parce qu'il s'est prostitué : il fut le mignon de Kapos, de Tziganes, de Juifs, de "droits communs", de Polonais. Cela suffit-il pour le déconsidérer ?

Considérés par les nazis comme des déchets d'humanité, méprisés par les autres prisonniers, les homosexuels constituaient, selon Heger, des victimes prioritaires, en particulier pour les sévices sexuelsCertains homosexuels prétendent avoir souffert plus que les autres dans les camps de concentration. mais au-delà d'une certaine intensité dans l'horreur, peut-on vraiment établir une gradation ? Néanmoins, il convient tout de même de se demander si vraiment les homosexuels étaient choisis par priorité pour subir des expériences médicales destinées notamment à les "guérir", pour grossir les Kommandos de la mort des carrières de Sachsenhausen où ils seraient disparus par milliers, pour figurer comme gibier dans les "stands de tir au pédé vivant". Que penser enfin de ces affirmations de Guy Hocquenghem :

"L'hostilité des politiques, des militants de gauche dans les camps, à l'égard des Triangles Roses, est bien connue. On sait qu'en un autre camp que celui de Heger, ils demandèrent à être hygiéniquement séparés des enculés. Somme toute, les politiques, qui sont en général ceux qui causent encore aujourd'hui à la télé quand on parle des camps, éprouvaient le même dégoût à l'idée d'être enfermés avec les pédés que Heger à l'idée d'être commandé par des droits communs. La concurrence rouges/verts, politiques/droits communs pour les postes de responsabilité dans les camps, semble démontrer que ces deux catégories étaient celles où se recrutaient d'ordinaire les Kapos, la crème des camps. A l'autre extrémité, asociaux, fous, homosexuels, Juifs, seuls voués au massacre, devaient choisir s'ils voulaient survivre leurs protecteurs. Par chance pour Heger, son camps vit le triomphe des verts. Ailleurs, où les rouges triomphaient, les listes d'extermination établies par le secrétariat autogéré des déportés à l'usage des SS comprirent en première ligne les Triangles Roses. Les politiques s'en justifient naturellement en disant qu'ils portent en tête de liste ceux qui sont les plus faibles, les plus condamnés de toute façon, les moins utiles à une quelconque résistance."

Propos excessifs ? Reflet partiel de la réalité ? Ici encore, la parole est aux historiens. On ne peut nier en tout cas que le "bon" fonctionnement du monde concentrationnaire reposait notamment sur les rivalités ou les haines entre déportés, savamment entretenues par les nazis. Quoi d'étonnant dès lors à ce que les homosexuels aient été des pions de choix dans cette macabre stratégie ?

Un élément vient encore jeter le trouble, il s'agit de l'équation "nazisme = homosexualité". La Nuit des longs outeaux du 30 juin 1934 reste une des épisodes sanglants les plus connus des l'histoire du nazisme. De nombreux SA y furent assassinés, et parmi eux des homosexuels dont Ernst Röhm. Enfin un massacre d'homosexuels dont on parle sans se gêner ! Et de manière un peu simpliste on oublie parfois qu'il s'agissait surtout, pour les dignitaires du régime, de se débarrasser d'un rival dangereux qui avait été longtemps le favori de Hitler. Le régime en profita pour se refaire une virginité et proclamer son attachement à l'orthodoxie sexuelle; ses adversaires y virent une occasion de déconsidérer le nazisme en le taxant de cultiver l'homosexualité. Finalement celle-ci déplaît à tous et tous s'en servent pour disqualifier l'adversaire.

Aujourd'hui encore, cet échange de malédictions a laissé des traces. Qu'il y ait eu des homosexuels parmi la SA et la SS, nul ne le nierait. Himmler déclarait:

"Aujourd'hui encore, il se présente tous les mois un cas d'homosexualité dans la SS. Nous avons de huit à dix cas par an."

Dix cas par an ne permettent pas de prétendre que la SS constituait une pépinière d'homosexuels ou que ceux-ci s'y précipitaient en masse. La "masculinisation" de la société nazie doit-elle conduire à conclure que les sphères dirigeantes comptaient plus d'homosexuels qu'il ne s'en trouve dans les rouages des sociétés démocratiques ? Même si la réponse était affirmative, cela ne devrait pas suffire pour assimiler nazisme et homosexualité ni pour passer sous silence le massacre des homosexuels par les nazis.

Texte : Michel Vincineau, chargé de cours à l'Université libre de Bruxelles.

Erasure from History

As part of its agenda to preserve an "Aryan master race," Nazism indicted homosexuals as "socially aberrant" and persecuted them. Between 1933 and 1945, it is estimated that more than 100,000 men were arrested on homosexual charges, and half of these were officially sentenced.

Most of the convicted men were jailed in regular prisons, but between 5,000 and 15,000 of the men who were sentenced for homosexual offenses were incarcerated in concentration camps.

In spite of this well-documented persecution, research on the Nazi war against homosexuals long remained a taboo subject, hindered by the discrimination and social stigma that homosexuals endured in Europe and the United States even in the decades following the Holocaust.

Most survivors of the persecution were afraid or ashamed to tell their stories. Homosexual victims of the Nazi Holocaust have until recently been left out of commemorations of the tragedy and have been erased from the collective memory surrounding this historical event.

Earlier historians of the Holocaust, especially those who asserted that the Holocaust was a historical experience unique to the Jewish people, have contributed to the erasure of homosexual suffering from history, dismissing as unworthy of mention the "prostitutes, homosexuals, perverts, and common criminals" incarcerated by the Nazis.

Nazi Objections to Homosexuality

At the base of the Nazi persecution of homosexuals were a number of legislative and violent actions against homosexuals, motivated by Nazi ideology, which found homosexuality anathema to their eugenic theories.

During the Weimar Republic (1919-1933), glbtq people had created a vibrant subculture in Germany's major cities. Through a proliferation of specialized bars, publications, and political and social organizations, they had become an increasingly visible part of urban life.

However, they were viewed by Nazis as decadent and undesirable. Confirmed male homosexuals in particular were regarded as diseased, degenerate creatures who could weaken the German Volk by spreading contagion, especially by seducing youth and by failing to contribute to the population growth necessary to sustain Nazi imperial ambitions.

Nazi Actions against Homosexual Organizations

Soon after Hitler's rise to power in 1933 the new government instituted a systematic program for destroying gay and lesbian institutions and eliminating homosexual visibility.

In February 1933, police began raiding and shutting down gay and lesbian bars and clubs. Publications with homosexual content were seized and destroyed. Citizens were invited to "denounce" or turn in homosexuals as "asocial parasites."

On May 6, 1933 the Nazis raided the "Institute for Sexual Science" in Berlin, home of the major organization that crusaded for glbtq rights, the Scientific-Humanitarian Committee. A few days later, it burned thousands of books from the Institute's library, undoubtedly the largest archive of glbtq material then in existence.

Founded in 1919 by Magnus Hirschfeld (1868-1935), the Institute conducted research and discussion on marital problems, sexually transmitted diseases, and laws relating to sexual offenses, abortion, and homosexuality. The author of several studies, Hirschfeld, himself a homosexual, had actively campaigned to reform laws criminalizing homosexuality.

The Purge of the SA

On June 30, 1934, Ernst Röhm and almost three hundred other members of the SA, the Nazi party "Brown Shirts" who helped bring Hitler to power, were slaughtered by members of Heinrich Himmler's rival SS, or Gestapo. The purge was undoubtedly spurred by internal rivalries within the Nazi hierarchy, but the justification for the murders was the homosexuality of Röhm, an early ally of Hitler.

Röhm's homosexuality had been an issue during the electoral campaigns of 1930, much to the embarrassment of the Nazis. The day after the assassinations, Hitler addressed the nation and defended the murders as necessary to protect the nation against degeneracy.

Nazi leaders routinely used allegations of homosexual behavior as a means of attacking enemies and rivals. Hermann Göring, for example, accused the supreme military commander Von Fritsch of homosexuality when he removed him in 1938. Officials of the Roman Catholic Church, particularly Franciscan Friars, were also accused of corrupting Aryan youth.

Paragraph 175

In 1935, Germany's sodomy law, the infamous Paragraph 175 of the Criminal Code, originally passed in 1871, was strengthened.

The paragraph read:

A male who commits lewd and lascivious acts with another male or permits himself to be so abused for lewd and lascivious acts, shall be punished by imprisonment. In a case of a participant under 21 years of age at the time of the commission of the act, the court may, in especially slight cases, refrain from punishment.

Whereas the old law punished only anal intercourse, the new law criminalized all "lewd and lascivious acts." Moreover, the law was interpreted to encompass homosexual "intent" as well as acts. Kissing, holding hands, and mutual masturbation were all deemed illegal under the new law. Not surprisingly, the conviction rates for homosexual offenses vastly increased.

Enforcement

In 1936 Himmler created a Reich Central Office for the Combating of Homosexuality and Abortion: Special Office (II S). The linking of homosexuality and abortion reflected the Nazi regime's concern with population growth. Himmler considered homosexuality a social illness that could divert millions of men from reproducing.

Under the revised Paragraph 175 and the creation of Special Office II S, the number of prosecutions increased steadily, peaking in the years between 1937 and 1939. Half of all convictions for homosexual activity under the Nazi regime occurred during these years. The police intensified attacks on homosexual meeting places, studied carefully the address books of arrested men to find additional suspects, and created rings of informers to compile more lists of names.

Between 1937 and 1939 almost 100,000 men were arrested by the Gestapo on suspicion of homosexuality. Not all of those who were arrested came to trial and not all those who were tried were convicted; nevertheless, even being questioned about homosexuality could be a traumatic experience. The persecution no doubt had the desired effect of not only stifling the homosexual subculture, but also of drastically reducing the incidence of male homosexual activity.

The vast majority of homosexuals arrested under the Paragraph 175 were "Aryans," especially citizens of present or future provinces of the Reich: Germans, Austrians, Alsatians, Dutch, and Czechs. Non-Aryans and homosexuals in other countries conquered by Germany were not persecuted as homosexuals. Indeed, Himmler argued that homosexuality among subject peoples would hasten their demise.

In spite of Himmler's belief that "we must exterminate these people root and branch . . . . the homosexual must be eliminated," there was never a systematic program for homosexual elimination, as there was the "final solution" for the "Jewish problem." Nazi policy distinguished between individuals considered "homosexual by nature," who were apparently irredeemable, and those who may have been seduced into experimentation. The latter, it was believed, could be reclaimed for the nation and were subject to less severe punishment.

Incarceration

Homosexuals incarcerated in concentration camps suffered far more severely than those sentenced to regular prisons. All prisoners of the camps had clothes marked with distinctive colors and shapes so that guards and functionaries could identify them by category. The uniforms of those sentenced as homosexuals bore various identifying marks, including, in the early years, a large black dot and a large "175" drawn on the back of the jacket.

Later, homosexuals were identified by a pink triangular patch (rosa Winkel), which has since become an international symbol of gay and lesbian liberation.

Conditions in the camps were harsh for all prisoners, many of whom did not have to wait for the gas chamber to die. However, many survivors have testified that gay men were treated particularly severely by guards and inmates alike because of widespread biases against homosexuals. Many homosexual prisoners, used as slave labor, were worked to death; others were beaten to death.

Homosexuals in the concentration camps had a significantly lower rate of survival than comparable groups.

Lesbians in Concentration Camps

Most homosexual victims were males; lesbians were not subjected to systematic persecution. Few women are believed to have been arrested, and Paragraph 175 did not mention female homosexuality. Lesbianism was seen by many Nazi officials as alien to the nature of the Aryan woman. Nevertheless, in some cases, the police arrested lesbians as "asocials" or "prostitutes," so that in concentration camps lesbians bore the asocials' black triangle.

Medical Experimentation

As was true with other prisoner categories, some homosexuals were also victims of cruel medical experiments, including injection with typhus in order to observe the disease's natural progress.

Homosexuals were also often castrated, believing that such treatment would eradicate homosexual desire.

At the Buchenwald concentration camp, Dr. Carl Vaernet carried out experiments intended to convert men to heterosexuality. Believing that homosexuality might be caused by a deficiency of the male hormone testosterone, Vaernet implanted into his victims a capsule that released large doses of the hormone.

Legacy of Nazism

For German homosexuals, the legacy of Nazism persisted for a very long time: the 1935 version of Paragraph 175 was not repealed in the Federal Republic until 1969 and in Austria until 1971. (Indeed, prosecutions and convictions under Paragraph 175 in the first 12 years of the Federal Republic exceeded those during the twelve years of the Third Reich.) More than twenty years after the fall of Hitler, homosexuals in Germany and Austria continued to fear arrest and incarceration.

In the years immediately following the war, homosexual concentration camp prisoners were not acknowledged as victims of Nazi persecution. Reparations were refused, and under the Allied Military Government of Germany, homosexuals found in concentration camps remained imprisoned and their testimony silenced. Their incarceration by the Nazis was considered justified.

In 1957 the West German Federal Constitutional Court even ruled that the Nazi version of Paragraph 175 was constitutional because it "did not interfere with the free development of the personality" and it "contained nothing specifically National Socialist." The court stated explicitly that homosexual acts "unquestionably offended the moral feelings of the German people," thus reiterating the Nazi accusation that homosexual acts were against volkisch values.

Homosexuals murdered by the Nazis received their first public commemoration in a May 8, 1985 speech by West German President Richard von Weizsäcker. The speech marked the fortieth anniversary of the end of World War II.

Four years after re-unification in 1990, Germany abolished Paragraph 175. In May 2002, the German parliament passed legislation that pardoned all homosexuals convicted under Paragraph 175 during the Nazi era.

Homosexualization of Nazism

Paradoxically, and sadly given the historical record, homosexuality was used following the war and the demise of the Nazi regime to discredit the regime itself. In popular post-war representations, Nazism is often homosexualized.

Homosexuality became such a distinguishing trait of Nazi leaders in the popular imagination that Hitler himself was sometimes portrayed as gay. For example, Roberto Rossellini's Neo-Realist film Roma, Città Aperta (1945) very clearly portrays the Nazi commander and his female aide as a gay male and a lesbian.

Even an event such as the murder of Ernst Röhm has been made the subject of titillation. In Luchino Visconti's film The Damned (1969), the event is fictionalized as taking place in the middle of a homosexual orgy. Andrea Slane has documented how Hollywood representations of Nazism also frequently link it with homosexuality.

Popular works such as these have contributed to the erasure of the gay and lesbian Holocaust from the collective cultural and historical memory. As Martha Sturken points out, "memory provides the very core of identity." Yet acts of remembrance are necessarily selective and can never be a copy of the historical experience. Therefore, memory becomes "a form of interpretation" and all memories are created together with a process of forgetting of the past. Such forgetting is often highly organized and strategic, as in the forgetting of the Nazis' persecution of homosexuals.

Recent Developments

As late as 1997, Kai Hammermeister lamented the absence of a gay Holocaust literature. He cited Martin Sherman's play Bent (1979) as an important exception. The first documentary film on gay victims of the Holocaust that received a decent circulation was Paragraph 175 (1999) by Rob Epstein and Jeffrey Friedman.

Recently, however, historians of the Holocaust have begun to acknowledge the homosexual victims of the Holocaust. In 2003, the United States Holocaust Memorial Museum presented a major traveling exhibit entitled "The Nazi Persecution of Homosexuals, 1933-1945." A version of the exhibit is on-line at the museum's website.

The Schwules Museum in Berlin has also commemorated the victims of Nazism. The persecution of homosexuals by the Nazis was the immediate impetus for Amsterdam's Homomonument.

Source : Nazism and the Holocaust, Luca Prono, An Encyclopedia of Gay, Lesbian, Bisexual, Transgender, and Queer Culture, 2002-2004, glbtq, Inc.

Une accusation indélébile et infamante

En 1932, le gouvernement de von Papen décide d'organiser tous les jeunes chômeurs en camps de travail. La photo ci-contre montre l'un de ces camps de 1932 : ils ouvrent la voie à la militarisation de la jeunesse par le parti national socialiste. L'auto-organisation cède définitivement la place au système hitlérien de la jeunesse. La prédilection des nazis pour le mouvement de jeunesse et leur habileté à son égard sont pour une grande part dans les rêveries érotiques de la gauche bien-pensante sur la communauté des sueurs juvéniles et masculines comme foyer d'infection fasciste.

Précisément parce qu'il attache une telle importance à l'embrigadement de la jeunesse, le régime nazi ne croira jamais avoir assez fait pour se laver du soupçon d'homosexualité tenacement attaché à lui par les communistes et les démocraties occidentales. En vain, d'ailleurs : plus le nazisme se débattra en envoyant des foules de pédés à l'extermination, plus il s'empêtrera dans l'accusation indélébile et infamante, entraînant avec lui dans la réprobation historique ses milliers de victimes. On peut dire qu'aux yeux d'une certaine pensée, majoritaire encore aujourd'hui, il y a "besoin" que le fascisme soit homosexuel, peut-être parce que c'est là une tare plus grave que tous les massacres du monde. Le composé fascisme-homosexualité est efficace, il pèse encore sur les consciences. A la limite, il y avait eu des antisémites avant Hitler, mais pour beaucoup de gens le caractère monstrueux, "définitif" du nazisme tient précisément à ce composé-là. Du coup, le piège le plus implacable monté contre une population (du moins une quasi-population, ceci expliquant cela), fonctionne toujours doucement. Le martyre qui a innocenté le Juif salit tous les jours l'homosexuel, le rendant en quelque sorte responsable, non seulement de son propre malheur (ce qui a quelque apparence de vérité), mais bien plus, par l'acharnement même de ses bourreaux, responsable du nazisme, auquel doivent nécessairement le lier des proximités libidinales profondes.

Source : Race d'Ep !, Guy Hocquenghem, éditions Libres/Hallier, Paris, 1985.

Homosexualité et fascisme

En Union soviétique, une législation promulguée récemment soumet l'homosexualité à de lourdes condamnations. Voilà qui surprend, et l'on se demande sur quelle logique et quelle morale un gouvernement socialiste peut se justifier pour amputer de ses droits et diffamer une groupe humain précis dont la " culpabilité " repose sur des penchants particuliers qui lui ont été donnés par la nature, mais c'est ainsi.

Les ennuis et les scandales que l'Union soviétique connaît dans ses territoires orientaux ont certainement poussé à l'instauration de ce genre de loi humiliante - contre laquelle la gauche des pays de l'Europe centrale et occidentale s'acharne à se battre depuis des décennies. A ces difficultés cruciales, qu'il faudrait, à coup sûr, régler par d'autres mesures, vient sans doute se greffer aussi l'état d'esprit du moment. C'est à cet état d'esprit, et en aucune façon aux difficultés en question, que j'accorderai la prépondérance. Par état d'esprit du moment, je n'entends pas simplement, et pas en premier lieu, la tendance toujours plus nette en Union soviétique à réfléchir et à porter un jugement sur le sens de l'érotisme dans un sens de plus en plus sévère et conservateur, tendance qui peut s'expliquer par une réaction contre des libertés devenues peut-être excessives. J'entends plutôt cette méfiance et cette aversion envers tout ce qui est l'homoérotisme, qui atteignent un degré intense dans la plupart des milieux antifascistes et dans presque tous les milieux socialistes.

On n'est plus loin d'identifier l'homosexualité au fascisme. Impossible de garder là-dessus le silence plus longtemps. Nous combattons les préjugés raciaux. Et nous laisserions cependant se propager le préjugé le plus insensé contre certains penchants particuliers ?... On semble oublier de quel côté provient tout ce qui a été accompli pour discréditer et diffamer l'homosexualité. L'article 175 a été défendu et maintenu par la bourgeoisie réactionnaire et par l'Eglise, laquelle a justement montré là un élément de sa nature qui fait qu'elle nous restera toujours étrangère et hostile. Ce qui était progressiste était contre cet article. La lutte contre l'homosexualité était l'affaire " morale " de la bourgeoisie; elle a été menée avec le même pathos que la lutte contre l'amour libre, autrement dit avec le pathos d'une " morale " qu'aujourd'hui nous ne combattons même plus (comme Wedekind pouvait encore le faire), mais à laquelle nous sommes tout simplement hermétiques. L'idée même de ce qui est moral a changé. Mais voici que, sous d'autres présages, nous daignons revenir sur cette idée. Quand on est arrivé à l'âge adulte, est-ce encore un sujet de conversation que de se demander si l'on peut accorder à chacun le droit d'aimer d'une manière qui soit précisément sa manière à lui, à condition que les relations domestiques n'en soient pas perturbées, ni abusée l'innocence des mineurs (réserves qui valent évidemment aussi bien pour l'inverti que pour l'individu "normal")? N'a-t-on pas honte d'ouvrir à nouveau cette discussion sur quelque chose qui va de soi, de donner lieu à l'ouvrir de nouveau ?

La partie éclairée de la bourgeoisie des grandes villes a déjà surmonté sa conception étroite et fausse de la morale : tolérante sur la question de l'érotisme, elle en reste naturellement à des positions dures sur la question de la propriété. Mais maintenant c'est le socialisme qui adopte une position à laquelle même la bourgeoisie, la considérant comme désuète, a donné un coup de balai! Une phrase étonnante est attribuée à Maxime Gorki, pas moins: " Faisons disparaître tous les homosexuels, et le fascisme disparaîtra!" Hélas, il n'est pas impossible que le pape de la littérature socialiste ait vraiment dit cela. Car tel est l'état d'esprit du moment. Mais d'où vient-il donc ? D'où vient que dans les journaux antifascistes nous lisions les mots " assassins et pédérastes presque aussi fréquemment réunis que " traîtres au peuple et juifs " dans les feuilles nazies ?

Le mot " pédéraste " comme une injure - uniquement parce qu'il y en a beaucoup dans les organisations nazies qui aiment les jeunes gens au lieu d'aimer les femmes ! C'est une histoire qui a commencé avec le combat mené de façon perfide et indigne contre le capitaine Röhm. Les sottes lettres sentimentales qu'il avait envoyées d'Amérique du Sud relevaient de sa vie privée. Il était d'une vulgarité absurde et superflue de les traîner sur la place publique. La manière était non seulement vulgaire et malhabile, mais son efficacité a été nulle. Le capitaine Röhm n'en a pas été atteint: ceux qu'on espérait braquer aussi contre lui, ou bien n'ont pas cru l'histoire, ou bien n'ont rien trouvé à redire; et les autres, ceux qui ont été outrés, ne le portaient déjà pas dans leur cœur avant. Que Hitler se soit alors interposé et qu'il ait continué à couvrir celui qui se trouvait, dans un sens petit-bourgeois, "compromis", a jeté, pour la première et dernière fois, une image presque sympathique sur les odieux compères. Les gens les plus honnêtes ont dû se dire que c'était vraiment beau, que Hitler tenait à son soldat, malgré tout ce que les journaux pouvaient déblatérer sur sa vie privée. Mais que des journaux qui donnaient avec prédilection dans le "libéralisme éclairé", se mettent soudain à crier " Pédéraste ! " à la manière d'une épouse hystérique de pasteur, a dû être ressenti comme indélicat et déplacé. Je me souviens combien il était méchamment ridicule et pénible de voir un journal berlinois du soir qui avait une rédaction presque exclusivement composée d'homosexuels plutôt entreprenants, se distinguer par des titres railleurs et indignés, comme s'il n'y avait rien d'autre à reprocher aux nazis que la vie amoureuse du gros capitaine. Or il y avait cependant, et il y a toujours, tout à leur reprocher. Pas même ne peut être porté à leur crédit qu'au moins sur la question de l'homosexualité ils ont été courageux ou conséquents. Hitler n'a couvert son vieux camarade Röhm que le temps durant lequel il en avait besoin, pas au-delà. Quand il a décidé de le laisser tomber, ce qu'assurément il a fait de façon radicale, il est notoire qu'il l'a surtout accusé d'avoir des "penchants particuliers". Ce qui n'était jamais parvenu aux oreilles du Chef suprême auparavant ! Et Hitler de se scandaliser, comme les journaux libéraux de leur côté. Le Docteur Goebbels en éprouva jusqu'à une envie de vomir. Envie qui fut aussi la nôtre, causée non par le sujet de l'affaire, mais par une indignation aussi hypocritement éhontée bien sûr.

Que dans la "villa" de Röhm – qui n'avait rien d'une villa mais qui n'était qu'un bistrot – tout se soit passé différemment de qui a été raconté par Goebbels, on le comprend aisément : quelqu'un dans son genre ne va pas subitement se laisser aller à dire la vérité. Mais à supposer que le plus élevé des juges tout en haut de son tribunal ait réellement vue les "scènes dégoûtantes", alors qu'en définitive, quand on survient en intrus dans la chambre, on n'assiste jamais au spectacle, ce ne serait pas des scènes qui nous remueraient l'estomac. Elles nous donneraient plutôt à penser que même chez des gens que nous ne tenons pour rien d'autre que des bêtes féroces, existe une sorte de contact humain qui est vraisemblablement ordinaire. Ce n'est pas ce que la presse de gauche a mis en avant contre Röhm avec une insistance si particulière, puis Hitler, qui fait que nous sommes contre lui : c'est tout simplement qu'à l'instar de tous les dirigeants nazis, ce n'était qu'un gredin d'une barbarie cynique.

Mais laissons là Röhm. Ce contre quoi nous en avons, c'est qu'on dise d'un homme qui préfère son propre sexe au sexe féminin qu'il a les "penchants particuliers" du capitaine Röhm. On peut à la rigueur, dans la pire des colères, crier à un menteur notoire et invétéré qu'il ment aussi bien que le ministre allemand de la Propagande, mais c'est comme si l'on prétendait de quelqu'un qui a un pied bot, qu'en ayant l'infirmité du ministre Goebbels il se situe au même niveau moral. D'un homosexuel on pourrait finalement tout autant tirer le constat qu'il a les penchants de Léonard de Vinci ou de Socrate. Ce qui serait également stupide. Celui qui éprouve une attirance pour son propre sexe n'est vraisemblablement qu'un brave bourgeois; un ouvrier passablement appliqué. Il n'est, au cas où on en douterait, pas plus génial que bestial (il n'est ni Léonard de Vinci, ni Röhm).[... ]

Mais faut-il encore croire que ceux qui sont exclusivement homosexuels forment un groupe homogène ? Le slogan pas très heureux de "troisième sexe" a contribué à cette erreur plutôt naïve. En vérité, toutes les catégories se trouvent parmi ceux qui sont exclusivement homosexuels, de l'esthète décadent au valet de ferme; il n'y a pas simplement un groupe sui serait "actif" et un autre qui serait "passif", mais toutes les sortes d'activité et de passivité existent, avec toutes les nuances possibles entre ces deux conditions de sensibilité. L'homosexualité était répandue dans les Etats militaires prônant l'ascétisme (Sparte, la Prusse) et dans civilisations décadentes hyperraffinées (la Rome tardive, Paris et Londres au tournant de 1900). Elle a joué aussi un rôle à des époques qu'on a l'habitude de nommer des époques de splendeur: qu'on pense aux meilleurs moments d'Athènes, à la Renaissance. De tout temps, il y a eu des centaines de types différents d'homosexuels, également de très médiocres et désastreux. Il est indéniable qu'un nombre relativement grand de génies de l'humanité étaient enclins à cette forme d'amour, des génies en tous domaines et de toutes sortes, pour des raisons dont la complexité ne permet pas de débattre ici. [...]

Mais dans le pays que nous voudrions voir le plus éclairé, le plus progressiste du monde, la forme d'amour que nous évoquons est dorénavant passible d'une affreuse répression. Et dans n'importe quel journal de gauche, on lit des blagues idiotes sur les arrière-trains, alors qu'en même temps, à Berlin, sont organisées "des razzias nocturnes contre les homosexuels", envoyés ensuite dans des camps de travail.

Ce qui va tout à fait bien aux nazis, c'est, d'une part de former des cliques d'homosexuels, et d'autre part d'enfermer les homosexuels, de les castrer ou de les tuer. La gauche, elle, devrait se montrer plus objective. Mais en attendant elle adopte, sur cette question justement, les préjugés les plus boutiquiers. Avec l'explication que voici: les jeunes, mis à vivre ensemble dans des camps, sont inévitablement conduits à dormir l'un avec l'autre. Qu'on s'informe toutefois si dans les unions de jeunesse de gauche et prolétariennes, semblable chose était bannie : la réponse étonnera celui qui tient l'homosexualité pour une particularité du fascisme. C'est l'esprit de ces camps qu'il faut clouer au pilori et rejeter ; non le fait que s'y trouvent, ce qui va de soi, également des invertis, ou certains qui sont prêts à jouer les "bons compagnons". Les "ligues", à ce qu'on dit, ont toujours eu un caractère homoérotique, et c'est sur le principe des ligues que se base le fascisme.[...]

L'exercice final est toujours d'en venir au Chef suprême. la déification de sa personne aurait, consciemment ou inconsciemment, un caractère homosexuel. Qu'on demande à un jeune hitlérien qui a une petite amie s'il éprouve une attirance pour le Chef suprême, il éclatera de rire ou répondra comme à un outrage. Cette réaction n'exclut pas le complexe inconscient qui peut exister en bien des cas. La question décisive reste cependant celle-ci : quel Chef est aimé d'une telle manière ? Les marxistes ont-ils oublié que le dogme et le type de Chef que nous combattons est déterminé par les faits économiques ? Ont-ils oublié que Hitler, qui est sans aucun doute beaucoup plus chaleureusement et hystériquement aimé par les femmes petites-bourgeoises que par les hommes, virils ou efféminés, n'est pas arrivé au pouvoir grâce à "la contamination de la jeunesse allemande par l'homosexualité", mais parce que Thyssen finançait, et que les mensonges payés ont jeté la confusion dans les cerveaux de tous ceux qui avaient faim ? On est en train de faire de " l'homosexuel " le bouc émissaire, un peu " le Juif " des antifascistes. C'est abominable. Avoir en commun avec des bandits des penchants érotiques particuliers ne fait pas de vous, d'emblée, un bandit. Je n'enfonce nullement des portes ouvertes quand j'énonce une telle évidence. Beaucoup de conversations que j'ai eues et la lecture de nombreux articles tout à fait indignes dans les journaux me prouvent que répéter ces évidences est malheureusement nécessaire. L'homosexualité n'est pas à " extirper ", et si elle l'était, l'humanité en sortirait appauvrie de quelque chose d'incomparable qu'elle lui doit. Le sens de l'humanisme nouveau, pour la réalisation duquel nous voulons voir dans le socialisme un préalable, ne peut être que dans une chose : non seulement tolérer tout ce qui est humain et qui ne cause pas de troubles criminels dans la communauté, mais l'intégrer, mais l'aimer, le faire accepter, pour qu'ainsi la communauté en tire profit.

Ce texte a été initialement publié dans la revue Europäische Hefte, Prague, le 24 décembre 1934.

Source : Zahnärzte und Künstler, Klaus Mann, 1993, Rowohlt Verlag GmbH, Reinbek bei Hamburg. Traduit de l'allemand par Lionel Richard

Photo : Klaus Mann, photographié l'année de sa mort en 1949.

Un mythe bien préservé

En mai 1933, les nazis mettent à sac l'Institut Hirschfeld de Berlin : dix mille livres brûlés, cinquante ans de recherches détruits, et l'exil de M. Hirschfeld, la déportation de Kurt Hiller, son bras droit; 1933, c'est aussi l'incendie du Reichstag et l'accusation portée contre van der Lubbe d'en être l'homosexuel incendiaire. Van der Lubbe, "agent du complot bolchevique dans la presse nazie, il est un trouble homosexuel, tenu par d'obscurs chantages, aux yeux des communistes et des démocrates", rapporte Guy Hocquenghem dans Race d'Ep ! qui souligne que l'accusé "subit la loi de l'échange entre les propagandes dont les homosexuels sont à l'époque les victimes".

Quelques mois plus tard, le 30 juin 1934, c'est la Nuit des longs Couteaux, l'assassinat de deux cents SA, dont Röhm.Les mesures qui suivront seront sévères : le 22 février la prostitution est interdite, le 23 mars les bars et les hôtels homosexuels sont fermés, le 3 mars la pornographie est interdite. Durant le mois de mars de la même année commence la campagne contre les homosexuels, les juifs, les noirs et les jaunes. Une loi est votée imposant la stérilisation de tous les homosexuels, schizophrènes, épileptiques, drogués, hystériques, aveugles et malformés de naissance. En 1935, rapporte Victor Norton, "cinquante-six mille personnes furent ainsi traitées". C'était l'anéantissement des mouvements homosexuels, la chape de plomb nazie s'étendait complètement sur l'Allemagne. Un an plus tard, Hitler ouvrait les Jeux Olympiques avec la participation des puissances occidentales...Qu'en est-il de cette fameuse légende "homosexualité et fascisme", si propice au silence permanent ? Röhm le nazi, chef des SA, l'homosexuel notoire, fut même soutenu par Hitler lorsqu'il eut l'audace en 1925 d'intenter un procès à un gigolo qui l'avait volé. On dit même qu'il tenta de s'opposer au paragraphe 175. Sans doute y avait-il de nombreux homosexuels parmi les SA, mais après tout si des chefs nazis étaient homosexuels, "le théoricien officiel du racisme nazi, Rosenberg, était bien juif... Mais on n'a jamais pensé à le reprocher au peuple d'Israël", écrit fort justement Hocquenghem dans Race d'Ep !. Les déclarations du parti nazi et celles d'Hitler qui suivirent la Nuit des longs couteaux sont révélatrices des véritables sentiments d'Hitler. Ainsi, quand l'armée de Röhm atteindra plusieurs centaines de milliers d'hommes en 1932, Hitler y verra une réelle menace, d'autant que les idées de Röhm ne correspondaient pas à celles des gros bailleurs de fonds du parti. Il tentera de faire assassiner Röhm par l'intermédiaire du juge du parti, Walter Buch. Le complot échoue, mais aboutira deux années plus tard à Bad Wessee, le 30 juin 1934, la Nuit des longs couteaux.

Les personnes ou les groupes qui reprennent cette légende ne font que perpétuer les premières attaques menées contre les homosexuels. Les nazis avaient trouvé que l'Internationale était noyautée par les juifs. Les soviétiques des années trente verront beaucoup d'homosexuels dans la rangs nazis. C'est l'époque - 1933 - où Maxime Gorki écrit dans l'Humanisme Prolétarien : "Dans les pays fascistes, l'homosexualité ruine la jeunesse et fleurit sans punition (...) Il y a déjà un slogan qui circule en Allemagne : Eliminez les homosexuels et le fascisme disparaîtra." Les potentats du Kremlin nouvelle mouture appliquent la formule efficacement. En mars 1934, une violente campagne anti-homosexuelle est lancée, dirigée par Kalinine qui assimile les homosexuels à des criminels sociaux. Un décret est signé par Kalinine lui-même, rendant les rapports intimes entre individus de sexe masculin passibles d'une peine de prison de trois à huit ans. Une grande rafle est dirigée à travers tout le pays, la police secrète arrête les homosexuels à Moscou, Odessa, Leningrad, Kharkov et dans d'autres grandes villes, et les déporte en Sibérie. Trois mois plus tard, Hitler organise la Nuit des longs couteaux comme pour se laver des accusations de la présence d'homosexuels dans les rangs nazis; de la même manière les campagnes antisémites se déclencheront en URSS. Communistes ou non communistes reprennent encore cette thèse plus ou moins inconsciemment, du lien entre homosexualité et fascisme, entretenant en cela le silence qui frappe toujours les déportés au Triangle Rose.

Source: Histoire d'un génocide oublié, Jean-Pierre Joecker, éditions Persona, Paris, 1980.
"En 1932, le gouvernement décide d'organiser tous les jeunes chômeurs en camps de travail : ils ouvrent directement la voie à la militarisation de la jeunesse par le parti national-socialiste. Précisément parce qu'il attache une telle importance à l'embrigadement de la jeunesse, le régime nazi ne croira jamais avoir assez fait pour se laver du soupçon d'homosexualité tenacement attaché à lui par les communistes et les démocraties occidentales."

Texte : Race d'Ep !, Guy Hocquenghem (lire).

Photo : Jeunes chômeurs dans un camp de travail. (orig : Race d'Ep ! Editions Libres/Hallier)
"Le nazisme, avec sa sublimation du jeune adolescent nordique aux formes harmonieuses dans leur équilibre de forme et de beauté, et, de même, le principe, le dogme d'un Führer prédestiné, l'adoration par des communautés masculines d'un chef envoyé de Dieu, tout cela s'épiçait d'un trait éminemment homoérotique."

Texte : Magazine Voilà (édition de juin 1937)

Photo : Veillée, portrait de Walter Hartmann
"Parce qu'elle s'appuyait sur des préjugés existant au sein de la population, l'idéologie anti-homosexuelle qui servit de prétexte à la Nuit des longs couteaux contribua incontestablement à cimenter l'approbation publique qui entoura l'évènement. C'est cette approbation qui incita les nazis à penser qu'ils pourraient, à l'avenir, recourir au meurtre à grande échelle dans des conditions identiques."

Texte : De l'Eldorado au IIIe Reich, conférence de G. Koskovich (lire).

Photo : Groupe de S.A. au repos après une parade. Röhm et Hitler en médaillon. (orig : Magazine Voilà, édition juin 1937)
"L'art nazi s'avère être une des clefs d'analyse et de compréhension du régime national-socialiste. En tout cas, il permet d'appréhender la fascination exercée par l'homosexualité sur les nazis et son retournement en une impitoyable persécution. La production cinématographique du IIIe Reich est très marquée par l'homoérotisme. L'amitié masculine, la beauté virile, l'héroïsme en sont des constantes."

Texte : De la fascination à la persécution, Blaise Noël (lire).

Photo : Cliché tiré de Olympia (Les Dieux du Stade), film de Leni Riefenstahl. Le film débute dans le temple de Zeus à Olympie , où des athlètes nus symbolisent la Grèce éternelle. La première du film eut lieu à l'occasion du 49ème anniversaire de Hitler, le 29 avril 1938.
"Le mythe de l'arianité servira à l'exaltation de l'homme nouveau dont les attributs sont la virilité et la camaraderie, la force et la vaillance. La nouvelle race des seigneurs s'illustre par sa robustesse et sa santé physique, signes d'humanité et d'équilibre.

Arno Breker et Joseph Thorak dérivent de la beauté, de la perfection corporelle à l'exaltation de la force brutale par la démesure musculaire et la dureté des traits du visage imprimés dans la pierre."

Texte : De la fascination à la persécution, Blaise Noël (lire).

Photo : Les Camarades, bronze d'Arno Breker (1940-41)

"Dans l'Allemagne hitlérienne, la contradiction entre la doctrine officielle et les oeuvres d'art publiques est encore plus flagrante qu'en Italie. En principe, l'homosexualité est bannie au nom de la "santé" du nouveau peuple et de la "supériorité" de la race allemande sur l'Europe dégénérée. Mais le corps nu, libre, musclé du grand Aryen blond domine la mythologie nazie."

Texte : L'amour qui ose dire son nom, Dominique Fernandez, Stock, Paris, 2002.

Photo : La jeune Allemagne, de Walther Hoeck, peinture de la salle des pas perdus de la gare de Braunschweig (orig : L'amour qui ose dire son nom, Dominique Fernandez, Stock, 2002)
"Les fantasmes sexuels, homosexuels, qui firent pour une part le succès du nazisme (retour à la nature, force et discipline de garçons hiérarchisés par leurs exploits sportifs) sont ceux-mêmes qui, dévoyés par l'impérialisme, la confiscation de toute liberté, l'exaltation fanatique d'une mythique pureté raciale dans l'imaginaire collectif, serviront, la guerre approchant, à mobiliser les énergies contre ces éternels marginaux, ces insoumis que sont les homosexuels."

Texte : De la fascination à la persécution, Blaise Noël (lire)

Photo : Affiche destinée à promouvoir le service du travail, Arbeitsdienst (milieu-fin des années trente). Légende : "Nous bâtissons le corps et l'âme". (orig : site "Nazi propaganda: 1933-1945".)
"Le surinvestissement de la virilité, par laquelle on est censé gagner la guerre, exaltation de la violence, de la brutalité refusées par les uns, est pour les autres appel au plaisir. Les théories des porteurs de torches, guerriers blessés et autres colosses nus à la musculature hypertrophiée sont pour les uns symboles de héros vainqueurs, d'exemples à reproduire par le sacrifice de soi et pour d'autres des victimes abîmées dans un désastre national, dont l'immolation ne fut qu'une criminelle aberration."

Texte : De la fascination à la persécution, Blaise Noël (lire)

Photo : S.A. dévisageant un camarade tombé au combat. L'omniprésence de l'homoérotisme dans l'iconographie nazie. (orig : Deutschland erwacht - (Hamburg: Cigaretten- Bilderdienst Hamburg-Bahrenfeld). Voir site "Nazi propaganda: 1933-1945".
"Il est un second fait, celui là propre à la perception du sort des homosexuels, qui tient à l'ambiguïté qui régna longtemps et qui règne encore autour de la question des relations entre nazisme, camps et homosexualité. Il y a là en fait deux problèmes. Le premier, déjà évoqué, est celui qui touche à une certaine image homosexuelle qui colla aux nazis avant leur accession au pouvoir, et plus essentiellement encore après la guerre. Avant, elle était essentiellement due à la fois à la critique de la morale "bourgeoise et bigote" à laquelle avait pu se livrer Hitler dans Mein Kampf, et aux scandales, largement exploités par la presse de gauche, liés à l'homosexualité quasi-déclarée de Röhm. Même si, dès juin 1934, la "nuit des longs couteaux" y mit bon ordre, si l'on peut dire, les milieux antifascistes continuèrent de cultiver cette image au point que l’équation “nazi = homosexuel” devienne un lieu commun bien ancré à la libération et perceptible jusqu’à aujourd’hui."

Texte : Négation,dénégation, Michel Celse et Pierre Zaouï (lire).

Photo : Affiche de 1933 assurant la promotion du film de Leni Riefenstahl sur le Rassemblement de Nuremberg. (orig : site "Nazi propaganda: 1933-1945")
"On dira aussi que les homosexuels n'étaient pas des opposants au régime nazi. On ne peut le nier pour beaucoup d'entre eux si l'on prend le terme "opposant" dans un sens restreint. On peut même affirmer que certains ont été séduits, au début, par les fastes spartiates des organisations hitlériennes. Mais d'autres ne se sont-ils pas trompés ou n'ont-ils pas été trompés qui se sont retrouvés ensuite aux mains des tortionnaires ? S'écriera-t-on : "Tant mieux pour eux !" ?"

Texte : Quelques réflexions sur le massacre des homosexuels, Michel Vincineau (lire).

Photo : Affiche des années trente. Texte : "Allemagne, réveille-toi !" (orig : site "Nazi propaganda: 1933-1945")