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Homosexualité et trahison

Jean Le Bitoux : Il y a un parallèle constant dans votre oeuvre entre la fascination de l'ordre militaire, le refus de la violence et l'homosexuel à la recherche de fortes symboliques. Par exemple, l'homosexuel Daniel dans Les Chemins de la liberté applaudit l'arrivée des troupes allemandes dans Paris. Cette adhésion à l'ordre mâle se retrouve chez Genet. L'homosexuel ne serait-il en politique qu'un traître virtuel ?

Jean-Paul Sartre : C'est possible. Je ne l'ai pas dit parce que dans un sens ça a cessé de me regarder. Je n'étais pas homosexuel, donc je ne pouvais pas le dire. J'aurais essayé de le penser ou de penser quelque chose d'équivalent si j'avais été homosexuel. Et je pense en effet que l'homosexuel est un traître en puissance. Mais il faut bien comprendre ce que ça veut dire. Le traître, c'est l'aspect noir de la chose ; mais l'aspect blanc, doré, c'est que l'homosexuel essaie d'être une réalité profonde, très profonde. Il essaie de trouver une profondeur que n'ont pas les hétérosexuels ; mais cela même, cette profondeur qu'il essaie d'avoir avec simplicité, avec clarté, eh bien l'autre côté noir le reprend ; il y a dans l'homosexuel un aspect noir qui le définit, qui se fait sentir à lui et pas nécessairement aux autres.

JLB : Hitler a fait massacrer les SA en 1934, en prétendant que l'homosexualité était dangereuse pour l'ordre social. Staline venait juste de déclencher des rafles similaires. L'homosexuel n'est-il pas le nécessaire épouvantail que l'on dresse chaque fois qu'un régime cherche à consolider son pouvoir ?

JPS : Chaque fois, je ne sais pas. En tout cas, c'est certainement un épouvantail que l'on dresse. Un régime fasciste est en général contre les homosexuels. Seulement n'oubliez pas que dans le régime hitlérien il y avait aussi l'inverse ; les Hitler Jugend étaient très souvent homosexuels ou en tout cas s'orientaient vers l'homosexualité. Il y avait ces deux aspects. Cette ambiguïté existe dans tous les exemples de fascisme, chaque fois qu'il y a des masses retenues, unifiées ou en exercice militaire. Dans tous ces cas, il y a une tendance à l'homosexualité parce que les hommes sont toujours ensemble, dorment ensemble, vivent ensemble, ont des rapports plus ou moins intimes. Il y a donc une menace d'homosexualité ; je dis "menace" parce que les chefs fascistes savent à la fois qu'il y a de l'homosexualité qui naît avec le fascisme, et voulant être en même temps machistes, ils sont contre cette homosexualité. C'est la preuve qu'il y a les deux et cela fait la contradiction profonde d'un régime fasciste, disons dictatorial.

JLB : Mais cela a aussi été le cas de Staline...

JPS : Oui.

JLB : Pourquoi pas un mot dans vos écrits politiques sur l'extermination des homosexuels par Staline et Hitler ?

JPS : C'est parce que je ne savais pas exactement le type de ces massacres. Je ne savais pas qu'ils étaient systématiques, combien ils avaient atteint de gens ; je n'étais pas sûr. Alors je pouvais reprocher une foule de choses à ces dictateurs, mais celles-là, je ne pouvais pas les reprocher puisque je ne les savais pas.

JLB : A quoi attribuez-vous le fait que vous n'aviez pas la connaissance de ces faits historiques ?

JPS : Les historiens en parlent peu. Votre journal [Le GaiPied] est fait pour dire des faits de ce genre. Vous en ferez de temps en temps des analyses.

JLB : Votre nouvelle L'Enfance d'un chef, dans Le Mur, met en scène Lucien Fleurier qui, comme Le Conformiste de Moravia, refuse son homosexualité en se réfugiant dans l'ordre fascisant. Pensez-vous que c'est le cas de nombreux homosexuels à la recherche de solides références hiérarchiques ?

JPS : Je ne sais pas. Le cas de Lucien Fleurier indique bien que ce qu'il a refusé, c'est plutôt le désordre. Il sentait l'homosexualité non pas comme l'ordre mais comme le désordre. Et en effet Lucien Fleurier n'est pas un homosexuel. Il a une tentation mais il est essentiellement un hétérosexuel, bien qu'il ait des tendances homosexuelles. En tout cas, le désir d'ordre ne semble pas lui venir de l'homosexualité : il l'a depuis longtemps.

JLB : Dans vos romans, certains personnages font de la sodomie l'acte dominateur par excellence, qui permet à un homme d'en soumettre un autre. Franz dans Les Séquestrés d'Altona déclare : "Deux chefs, il faut que ça s'entre-tue ou que l'un devienne la femme de l'autre." Pourquoi voir dans la sodomie passive une exécution capitale ?

JPS : C'est un peu une impression que j'ai eue et que j'ai développée à la suite de discussions avec Genet. Quand j'ai fait mon livre sur lui, j'avais la possibilité de lui parler, je faisais mes hypothèses et les lui soumettais. Quelquefois, malgré ses objections, je gardais mon hypothèse, mais de temps en temps, c'est lui qui avait raison. Et puis parce que je voyais ça comme ça. Je ne prétendais pas qu'en toutes circonstances, c'est ainsi qu'il fallait le voir, mais dans la situation de Franz, jeté à l'armée par les Allemands -- ses chefs --, je voyais ça comme une exécution. Il était tout le temps soumis à l'exécution et, finalement, c'était une exécution capitale puisqu'on le soumettait. Je vous dis là une destinée possible de l'homosexuel : la société hétérosexuelle le domine et le conduit plus ou moins sournoisement à une exécution capitale.

Source : Entretiens sur la question gay, Jean Le Bitoux, préface de Michael Sibalis, éditions H&O, 2005, pages 39-43.

Photos : (en haut, à gauche) Jean Le Bitoux ; (en bas, à droite) Jean-Paul Sartre.

Les oubliés de la mémoire


On ignore toujours dans les livres d'histoire comme du côté des associations de déportés de la dernière guerre mondiale qu'en Alsace et Lorraine, dès l'invasion de 1940, les homosexuels français tombèrent sous le coup d'une loi homophobe issue du code prussien, qui signifia leur expulsion sans jugement, leur incarcération ou leur déportation sans autre forme de procès.

De l'autre côté du Rhin, sept ans avant cette invasion, cette juridiction avait été aggravée dès 1933, un mois après l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Les nazis utilisèrent pour la première fois l'homophobie populaire lors de l'incendie du Reichstag, en accusant Van der Lubbe, un fragile jeune homme manipulable, d'être un sympathisant communiste mais aussi, on l'a moins lu à l'heure de la récente ouverture du Reichstag, d'être homosexuel. Lequel Reichstag, s'il n'eut été incendié, aurait, comme l'indiquait son calendrier parlementaire, eu à débattre quelques mois plus tard de l'abrogation de cette loi homophobe, le paragraphe 175, héritée du code prussien, elle qui avait été effacée au milieu du XIXe siècle par le code Napoléon qui avait aboli toute condamnation pénale pour sodomie.

Cette double accusation de la chancellerie nazie – imaginez : un incendiaire du parlement à la fois communiste et homosexuel – permit, par une sorte de "tétanisation" de l'indignation populaire ainsi interloquée, rumeurs comprises, de faciliter la suspension des libertés publiques, des syndicats, des associations et des partis politiques. On ignore encore plus souvent que c'est dès l'avènement d'Hitler et dans un flux identique à celui, ravageur, de l'antisémitisme que les homosexuels et les lesbiennes d'Allemagne puis des pays et régions annexés par le Reich furent raflés, torturés, expulsés ou déportés dans les camps d'internement ou de déportation, (...), dans la banlieue de Berlin, où de nombreux homosexuels périrent. A ce sujet, un dévoilement de plaque en forme de triangle rose y eut lieu le 27 janvier 1999 en présence du gouvernement allemand.

Quant au centre berlinois d'archives et de recherches homosexuelles du docteur Hirschfeld, juif et homosexuel et instigateur du projet de modification de la loi, il fut mis à sac le 6 mai 1933 par les SA. Dans le même temps, les SS récupéraient les fichiers judiciaires et de police. Puis, gravissime, les listes se complétèrent par une délation conséquente. Ce sont sans doute les mêmes qui dénoncèrent les juifs, les opposants à l'ordre nouveau et les homosexuels de leur voisinage.

Comment témoigner de tout cela ensemble ? Pourquoi une tension a-t-elle surgi entre les autres déportés et notre "délégation homosexuelle", chaque année depuis de nombreuses années, lors de la journée nationale du souvenir ? Que signifie ce divorce entre vérité et recueillement, entre histoire et mémoire, quand les derniers témoins, plus de cinquante ans après ces horreurs, ont atteint la limite d'âge y compris de témoigner ? La mémoire ne se sérialise pas. Elle est une, ou elle n'est pas . [...]

La difficulté reste d'obtenir que s'institue, pour être plus forte demain, plus politique et plus pédagogique, une mémoire de toutes les victimes de l'ordre nazi, qu'elles aient été pourchassées en raison de leur religion, de leur handicap, de leur infirmité, de leur appartenance à une minorité ethnique, sociale ou culturelle, ou de leur volonté de combattre un état totalitaire en proie à une folie meurtrière. Aujourd'hui, des témoins, des recherches universitaires, des documents, des documentaires commencent à nous dire l'essentiel des contours non encore exhaustifs de cette histoire trop méconnue. Preuve que nous avons à nommer tous les démons, toutes les tactiques meurtrières et toutes les fragilités d'une histoire européenne, celle que nous avons l'espoir de mieux construire demain.

Source : Article de Jean Le Bitoux, paru dans le quotidien Libération en 1999.

Photo : Jean Le Bitoux, fondateur du Mémorial de la déportation homosexuelle (cliché : Franck Dennis - no copyright).

Deportação nazista de homossexuais: uma viagem à dor e ao silêncio


Resumo -Este artigo analisa o livro Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel (“Eu, Pierre Seel, Deportado Homossexual”, sem tradução para o português), autobiografia do único francês homossexual a falar abertamente sobre sua experiência de deportado durante a Segunda Guerra Mundial e de prisioneiro do campo de concentração nazista. É o testemunho de uma longa viagem à dor e ao silêncio.

Palavras-chave -literatura de testemunho, homossexualidade, nazismo.

Muitas vezes, quando se fala em viagens, são evocados bons momentos e belas imagens. Mas para milhares de homossexuais que foram perseguidos pelo regime nazista e enviados a campos de concentração, as lembranças são bem diferentes, são de momentos dolorosos, sofridos e traumáticos. É o que se pode observar com a autobiografia do francês Pierre Seel, deportado ao campo de Schirmeck-Vorbrück, na região da Alsácia, o único em solo francês. Depois de anos de silêncio, resolveu contar sua história, testemunhar, denunciar. Assim, escreveu Moi, Pierre Seel, Déporté Homosexuel (“Eu, Pierre Seel, Deportado Homossexual”, sem tradução para o português).

Com a Segunda Guerra Mundial, a região da Alsácia foi tomada pelos nazistas, e em 3 de maio de 1941, ainda aos 17 anos, Seel foi capturado. Depois de ficar dez dias na cadeia da cidade, onde sofreu tortura, foi transferido ao campo de concentração de Schirmeck-Vorbrück. A primeira viagem rumo à dor. Lá, foi obrigado a usar um uniforme marcado com uma faixa azul, que significava católico e/ou prisioneiro anti-social, ao invés do triângulo rosa, símbolo que marcava os homossexuais capturados em Auschwitz, mas que não estava sendo usado em Schirmeck. Porém, sabia-se que o eram. Os nazistas, assim, faziam uso da tortura para tentar descobrir outros homossexuais que ainda não haviam sido capturados. “A engrenagem de violência se acelerou. Irritados com nossa resistência, os SS começaram a arrancar as unhas de alguns de nós. Com raiva, eles romperam as réguas sob as quais nós estávamos ajoelhados e se serviram delas para nos violar. Nossos intestinos foram perfurados. O sangue salpicava por todo lado. Eu ainda escuto nossos atrozes gritos de dor. (SEEL, 1994, p. 39, tradução minha).

Podemos observar que uma importante questão presente em sua autobiografia é a da violência sofrida, das torturas. Esta é, aliás, uma das características desse tipo de escrita, pertencente à Literatura de Testemunho, que engloba as diversas narrativas de situações-limite. “Essa ética e estética da literatura de testemunho possui o corpo – a dor – como um dos seus alicerces.” (SELIGMANN-SILVA, 2005, p. 111).

Pierre Seel narra, assim, como foi o tempo que passou no campo de concentração e tudo o que foi obrigado a suportar. “Eu vivi seis meses desse jeito, nesse espaço onde o horror e a selvageria eram a lei. Mas eu demoro a evocar a provação que foi a pior para mim, embora ela tenha se passado nas primeiras semanas do meu encarceramento nesse campo. Ela contribuiu mais que tudo a fazer de mim essa sombra obediente e silenciosa entre os outros.” (SEEL, 1994, p. 58, tradução minha).

Seligmann-Silva afirma que, “na literatura de testemunho de um modo geral é frequente a concepção do campo como constituindo a “única realidade” e a afirmação da impossibilidade de saída dele, da impossibilidade de libertação dele.” (Seligmann-Silva, 2005, p. 110). Também vemos isso presente nas memórias de Pierre Seel: “O ritmo infernal do campo, feito de jornadas repetitivas pontuadas de humilhações incessantes, instalou-se por muito tempo em meu corpo, em minha cabeça. Nada se passava além do ciclo cotidiano de atrocidades tranquilamente programadas pelos SS.” (SEEL, 1994, p. 61, tradução minha).

Depois desses meses passados e sofridos no campo de concentração, foi libertado. Ele narra, em sua autobiografia, como estava seu estado mental, ao sair e andar pelas ruas de Schirmeck, rumo à estação de trem: “Uma hora mais cedo, não longe da forca, eu fazia ainda gestos de autômato descerebrado em meio a gritos, cães, pequenas metralhadoras e torres de vigilância.” (SEEL, 1994, p. 64, tradução minha). E observamos em seu texto que são repassadas à escrita todas as indagações que ele se fazia ao sair de lá, narrando também como aconteceu seu retorno para casa e como se sentiu ao se deparar com sua família. “uando cheguei em casa, eu toquei a campainha como um estranho.” (SEEL, 1994, p. 65, tradução minha). Estrangeiro, aquele que é diferente, que vem de um outro lugar, que não pertence a um grupo, a uma cidade, a uma família. Aquele que não compartilha os mesmos signos, não é familiar, conhecido. Estranho. Era assim que se sentia.

“Nós estávamos em 6 de novembro de 1941. Um duplo segredo acabava de se selar de uma só vez: o do horror nazista e o da vergonha de minha homossexualidade. De vez em quando, um olhar caía sobre mim, cheio de interrogações sobre meu aspecto famélico. Em que eu havia me transformado em seis meses? Eu era, portanto, homossexual? Que me haviam feito passar os nazistas? Por que haviam me libertado? Essas questões naturais, ninguém as colocava. Mas se alguém tivesse feito, eu não teria respondido: eu estava preso ao meu duplo segredo. E a esses olhares silenciosos, eu levei quarenta anos para responder.” (SEEL, 1994, p. 66, tradução minha).

Vemos, portanto, que foi uma viagem bem longa essa do silêncio. Antes de Pierre Seel ter sido libertado do campo de concentração, teve que assinar uma declaração em que aceitava tornar-se um cidadão alemão, como podiam fazer os alsacianos sob a ocupação. Essa era uma tática nazista, pois, com isso, foi obrigado a fazer parte do exército alemão e a lutar na guerra, durante três anos. Sua segunda viagem ao sofrimento.

“Portanto, a guerra, aos dezoito anos e meio, e com o uniforme alemão. Eu não me lembro da minha partida de Mulhouse; e os três anos que se seguiram, em que eu atravessei a Europa toda, muitos detalhes, lugares, datas, escapam-me completamente. Eu faço um esforço para me lembrar e para delimitar os acontecimentos, mas eles se esquivam: esquecidos? reprimidos? É como se, nas garras dos nazistas, eu tivesse concentrado toda minha vontade na ideia única de sobreviver, e não na de me lembrar. Somente fragmentos de memória se mantêm, aleatórios, desconcertados em sua desordem”. (SEEL, 1994, p. 69, tradução minha).

Observamos, assim, em seu relato, uma memória fragmentada. Outra característica da literatura de testemunho. Isso é decorrência da situação extrema pela qual passou o sobrevivente. O filósofo Paul Ricoeur afirma, em seu livro A História, a Memória, o Esquecimento, que a testemunha não esteve ela mesma distante dos acontecimentos, ela não ‘assistiu’ a eles; ela foi sua vítima. E, dialogando com Saul Friedlander, escritor do livro Probing the Limits of Representation, o filósofo aborda a questão do limite.

“O vocábulo pode designar dois tipos de limites: de um lado, um tipo de esgotamento das formas de representação disponíveis em nossa cultura para dar legibilidade e visibilidade ao acontecimento chamado ‘solução final’; de outro lado, uma solicitação, uma exigência de ser dito, representado, elevando-se do próprio cerne do acontecimento, procedendo, portanto, dessa origem do discurso que certa tradição retórica considera como o extralinguístico, banido da terra semiótica”. (RICOEUR, 2008, p. 267).

Além disso, a violência sofrida, ou seja, “os danos físicos infligidos das rupturas de contrato, as contestações a respeito de atribuição de bens, de posições de poder e de autoridade, e todos os outros delitos e crimes constituem outras tantas feridas de memória que demandam um trabalho de memória inseparável de um trabalho de luto visando a uma reapropriação por todas as partes do delito e do crime, apesar de sua estranheza essencial. Da cena traumática à cena simbólica, poderíamos dizer” (RICOEUR, 2008, p. 334).

Seel sofreu muitos atos violentos, e violência de toda espécie, desde corporal à simbólica. Ademais, presenciou a morte de muitas pessoas, inclusive de pessoas que amava. E também foi obrigado a matar para não morrer. Todas essas fortes impressões podem gerar traumas, que podem ser fortes demais e ser apagados ou então podem estar presentes para sempre. Permanecem mesmo quando estão inacessíveis, indisponíveis. Em seu lugar, aparecem fenômenos de substituição, sintomas que mascaram o retorno do recalcado de modos diversos, como, por exemplo, os sonhos. Além disso, percebemos também em Pierre Seel a “síndrome do sobrevivente”, termo usado por W. G. Niederland para representar uma “situação crônica de angústia e depressão, marcada por distúrbios de sono, pesadelos recorrentes, apatia, problemas somáticos, anestesia afetiva, ‘automatização do ego’, incapacidade de verbalizar a experiência traumática, culpa por ter sobrevivido e um trabalho de trauma que não é concluído” (SELIGMANN-SILVA, 2005, p. 68).

Pierre Seel nos narra:
“Um fantasma eu me tornei e um fantasma eu permanecia: não devia ainda ter tomado consciência de que eu continuava vivo. À noite, me visitavam pesadelos e durante o dia eu praticava o silêncio. Eu queria esquecer todos os detalhes e todos os terrores dos quatro anos que eu acabava de viver. Estava totalmente exausto por meus múltiplos enfrentamentos com a morte e constatava dolorosamente a impotência que eu havia sentido ante a morte dos outros. Uma tristeza imensa havia se apossado de mim. E eu não tinha desejo algum.” (SEEL, 1994, p. 113, tradução minha).

Quatro anos de muito sofrimento, percorrendo vários lugares da Europa, tendo sido transformado pelos nazistas em um fantasma a serviço da morte. O armistício foi selado em 8 de maio de 1945, terminando assim a guerra. Porém sua repatriação tardou a acontecer. A demorada e burocrática volta à França ocorreu somente no dia 7 de agosto de 1945, chegando a Paris, onde ficou ainda por mais um ano, ajudando no registro dos repatriados. Enfim, depois de quatro anos, retornou a sua cidade, Mulhouse. Mas constatou: “Eu já comecei a censurar minhas lembranças e percebi que, apesar das minhas expectativas, apesar de tudo que eu havia imaginado, da emoção do retorno tão esperado, a verdadeira Libertação era para os outros.” (SEEL, 1994, p. 110, tradução minha). Começou, portanto, uma outra viagem, a do silêncio.

Um grande fator que contribuiu para isso foi que, com o fim da guerra, o governo Charles de Gaulle modificou o código penal francês, retirando principalmente leis anti-semitas. Porém, os artigos contra homossexualidade continuaram, tornando-se ainda mais rígidos em 1962. Somente em 1981 deixou de ser ilegal na França. Portanto, as vítimas homossexuais sentiam-se inseguras para contar suas verdadeiras histórias, por medo do estigma e de possíveis ações legais, e, assim, omitiam-nas, ou mesmo mentiam. O testemunho dos homossexuais era, portanto, socialmente inaudível, impossível e perigoso. Assim, relata Seel: “Tendo conhecimento da existência dessa lei, eu compreendi também que ao falar, eu corria o risco de ser ameaçado do lado dos tribunais, e acusado de fazer apologia de uma sexualidade 'contra-natureza'.” (SEEL, 1994, p. 115). Os homossexuais somente foram reconhecidos como vítimas do nazismo há alguns anos. O governo alemão pediu desculpas, em novembro de 2000, pelas deportações e torturas sofridas. E o estado francês reconheceu somente em abril de 2001 as perseguições sofridas por eles durante a Segunda Guerra Mundial.

Assim, depois de anos de auto-censura, silêncio e solidão, Pierre Seel resolve tentar levar uma vida “normal”. E, para isso, acreditava que o casamento era a solução. Desse modo, Seel casou-se, em 1950, tendo, mais tarde, três filhos. No entanto, tudo isso havia sido apenas uma ilusão. Anos depois, percebendo que não havia dado certo sua tentativa e sentindo-se muito angustiado, resolveu quebrar o silêncio. E aqui vemos outra marca muito importante da literatura de testemunho. A narrativa “é tecida como uma forma de se ‘libertar’ do passado como também se desdobra como um doloroso exercício de construção da identidade. Ela é uma narração necessária tanto em termos individuais como também – pensando universalmente – deve funcionar como um testemunho para a posteridade. Ela é um ato subjetivo e objetivo, psicológico e ético” (SELIGMANN-SILVA, 2005, p. 114).

Testemunhar foi algo que lhe fez bem. “Eu reconheço que tudo isso me tranquilizou. Eu me senti subitamente rodeado de um novo respeito pela minha identidade. E eu mesmo me olhei com mais dignidade. Sem dúvida porque eu tinha desse momento em diante um dever: fazer reconhecer a deportação dos homossexuais.” (SEEL, 1994, p. 159, tradução minha).

Bella Josef nos diz que “o testemunho nasceu, muitas vezes, da necessidade de apresentar o lado escondido da história, a dos dominados em oposição à dos dominadores.” (JOSEF, 1999, p. 298). Ela afirma também que, partindo-se do pessoal, tenta-se superá-lo para impor uma problemática coletiva, que foi justamente o que fez Seel. Ao falar de si e prestar seu testemunho, busca resgatar a memória coletiva desse grupo que, assim como ele, foi perseguido pelo fato de ser homossexual. O “eu” representa, assim, também os outros; temos um passado particular que pode ser visto também como coletivo.

Portanto, Pierre Seel dá voz a esse coletivo do qual fez parte, buscando que a justiça seja feita. Segundo Paul Ricoeur, é esta que transforma a memória em projeto, extraindo das lembranças traumatizantes seu valor exemplar, e é esse mesmo projeto de justiça que dá ao dever de memória a forma do futuro e do imperativo.
“É preciso primeiro lembrar que, entre todas as virtudes, a da justiça é a que, por excelência e por constituição, é voltada para outrem. (...) O dever de memória é o dever de fazer justiça, pela lembrança, a um outro que não o si. (...) O dever de memória não se limita a guardar o rastro material, escrito ou outro, dos fatos acabados, mas entretém o sentimento de dever a outros, que não são mais, mas já foram.” (RICOEUR, 2008, p. 101).

Essa é uma outra característica extremamente relevante da literatura de testemunho, pois ela existe apenas no contexto da contra-história, da denúncia e da busca pela justiça. “A verdade e a utilidade são, portanto, fundamentais.” (Seligmann-Silva, 2005, p. 88). Busca-se um registro da história, da opressão, e há uma simbiose entre memória e história.

Assim, vemos que a autobiografia, como afirma Phillipe Lejeune, “é feita para transmitir um universo de valores, uma sensibilidade ao mundo, experiências desconhecidas, e isto no quadro de uma relação pessoal percebida como autêntica e não ficcional.” (LEJEUNE, 2003, p. 53-54). E, portanto, inscreve-se tanto no campo do conhecimento histórico, pelo desejo de saber e de compreender; no campo da ação, pela promessa de facultar esse conhecimento aos outros; como também na área da criação artística, afinal trata-se de um texto literário.

De acordo com Georges Gusdorf, as Memórias propõem uma crônica pessoal do devir histórico, colocando a ênfase sobre a ordem das coisas, ao invés da subjetividade própria do narrador. “Sem dúvida, ele reage ao acontecimento com uma certa complacência de si mesmo, que ele não precisa dissumular, mas o interesse principal se coloca nos acontecimentos políticos, militares, diplomáticos aos quais o redator esteve envolvido.” (GUSDORF, 1991, p. 252, tradução minha).

Gusdorf diz também que a autobiografia permite ao historiador ver a realidade com os mesmos olhos dos que a viveram. No entanto, há uma relação objetiva dos acontecimentos de que o autor participou, pois busca ser uma testemunha destinada a trazer uma contribuição à história de seu tempo, mesmo estando inscrito no interior de suas lembranças. Seel afirma: “Testemunhar, dizer tudo, exigir reabilitação do meu passado, desse passado que é também o de muitos outros, esquecidos, ocultos nas horas negras da Europa. Testemunhar para proteger o futuro, testemunhar para acabar com a amnésia dos meus contemporâneos.” (SEEL, 1994, p. 156-157, tradução minha).

A autobiografia de Pierre Seel é, deste modo, um importante texto, tanto em termos literários, quanto em termos de documento histórico. Ricoeur afirma que “não temos nada melhor que o testemunho, em última análise, para assegurar-nos de que algo aconteceu, a que alguém atesta ter assistido pessoalmente” (RICOEUR, 2008, p. 156). Seel escreve justamente para dar seu testemunho. Para fazer visíveis as crueldades sofridas pelos homossexuais, recuperando, assim, a memória de um passado de repressão, e buscando o reconhecimento desse grupo, considerado como o mais inferior, pelos nazistas, e por muitas pessoas ainda hoje. E é justamente contra a repetição dessas situações de barbárie que Seel escreveu a história de sua vida, a história das difíceis viagens rumo à dor e ao silêncio.

Abstract: This article discusses the book Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel (Liberation Was for Others: Memoirs of a Gay Survivor of the Nazi Holocaust, in its English version), autobiography of the only French homosexual to openly speak about his experience of deported during the Second World War and prisoner of a Nazi concentration camp. It is the testimony of a long journey to pain and silence.

Keywords: literature of testimony, homosexuality, Nazism

REFERÊNCIAS
GUSDORF, Georges. Les écritures du moi. Paris: Ed. Odile Jacob, 1991.
JOSEF, Bella. “(Auto)biografia: os territórios da memória e da história”. In LEENHARDT, J. e PESAVENTO, S. (orgs.). Discurso histórico e narrativa literária. Campinas: Editora da Unicamp, 1998.
LEJEUNE, Phillipe. “Definir Autobiografia”. In MORÃO, P. (org.). Autobiografia. Auto-representação. Lisboa: Fac. Letras de Lisboa, 2003.
RICOEUR, Paul. A memória, a História, o Esquecimento. Campinas: Editora da Unicamp, 2008.
SEEL, Pierre; LE BITOUX, Jean. Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel. Paris: Éditions Calmann-Lévy, 1994.
SELIGMANN-SILVA, Márcio (org.). O local da diferença: ensaios sobre memória, arte, literatura e tradução. São Paulo: Editora 34, 2005.

FONTE: http://www.pgletras.uerj.br/palimpsesto/num7/dossie/dossie_TiagoElidiodaSilva.htm

Source : Deportação nazista de homossexuais: uma viagem à dor e ao silêncio, Tiago Elídio (Mestrando, UNICAMP). Tiago Elídio peut être contacté à l'adresse suivante : tiagoelidio@gmail.com

Photo : Paris, le 29 avril 2001. Commémoration de la Journée nationale du souvenir de la déportation, sur l'Ile de la Cité, à Paris. Pierre Seel, à gauche, en compagnie de Jean Le Bitoux, président d'honneur du Mémorial de la Déportation Homosexuelle. Contrairement aux années précédentes, les délégations officielles (représentées sur cette photo par des militaires en tenue) n'ont pas quitté les lieux à l'arrivée de la délégation homosexuelle. A l'issue de la cérémonie, Bertrand Delanoë, maire de Paris, s'est entretenu avec les participants, parmi lesquels : Mme Simone Weil (ancienne déportée à Auschwitz, ancienne ministre), M. Pierre Seel, M. Masseret (Secrétaire d'Etat à la Défense chargé des anciens combattants), M. Jean Le Bitoux et M. René Lalement, président du Mémorial de la Déportation Homosexuelle (Photo : Franck Dennis - no copyright).

Il barbaro assassinio del mio amore...


Intanto passavano giorni, settimane, mesi. Ho trascorso sei mesi, dal maggio al novembre del 1941, in un luogo dove l'orrore e la barbarie erano legge. Ma non ho ancora descritto la prova peggiore che ho subito. E' accaduta durante le prime settimane al campo e ha contribuito piu' di qualsiasi altra cosa a fare di me un'ombra silenziosa, obbediente fra le altre ombre." Un giorno gli altoparlanti ci ordinarono di presentarci immediatamente all'appello. Urla e grida ci spingevano la' senza indugi. Circondati dalle SS, abbiamo dovuto formare un quadrato e restare sull'attenti, come facevamo la mattina per l'appello. Il comandante e' arrivato con il suo intero staff. Ho pensato che stesse per picchiarci ancora una volta con la sua fede cieca nel Reich, accompagnando il tutto con la solita serie di comandi, insulti e minacce - emulando l'infame atteggiamento del suo capo, Adolf Hitler. Ma la prova in effetti era peggiore: un'esecuzione.

Due uomini delle SS hanno portato un giovane al centro del quadrato. Inorridito, ho riconosciuto Jo, il ragazzo che amavo, appena diciottenne. Non l'avevo ancora incontrato al campo. Era arrivato prima o dopo di me? Non ci eravamo visti nei giorni che avevano preceduto la mia consegna alla Gestapo. Ero gelato dal terrore. Avevo pregato perche' non fosse nelle loro liste, sfuggito alle retate, risparmiato dalle loro umiliazioni. E invece era li' di fronte ai miei occhi impotenti, colmi di lacrime. Diversamente da me, non aveva consegnato lettere pericolose, affisso manifesti o firmato dichiarazioni. E tuttavia era stato catturato e adesso stava per morire. Cosa era accaduto? Di cosa lo stavano accusando quei mostri? Nella mia angoscia ho dimenticato completamente la motivazione della sentenza di morte.

Gli altoparlanti trasmettevano musica classica a volume molto alto mentre le SS gli strappavano i vestiti di dosso lasciandolo nudo e gli ficcavano un secchio in testa. Poi gli hanno aizzato contro i loro feroci Pastori Tedeschi: i cani lo hanno azzannato all'inguine e tra le cosce, e lo hanno sbranato proprio li' di fronte a noi. Le sue grida di dolore erano distore e amplificate dal secchio sulla testa. Ho sentito il mio corpo irrigidito vacillare, gli occhi sbarrati dall'orrore, le lacrime mi correvano giu' irrefrenabili, ho pregato perche' la sua potesse essere una morte rapida.

Da allora e' accaduto spesso che mi sia svegliato urlando nel cuore della notte. Per cinquanta anni quella scena e' passata e ripassata continuamente nella mia mente. Non dimentichero' mai il barbaro assassinio del mio amore - davanti ai miei occhi, davanti ai nostri occhi, perche' li' c'erano centinaia di testimoni. Perche' stanno ancora zitti oggi? Sono tutti morti? E' vero che eravamo fra i piu' giovani del campo e che e' passato molto tempo da quei giorni. Ma sospetto che alcuni preferiscano tacere per sempre, impauriti dal rivangare i ricordi, quell'episodio tra i tanti altri.

Quanto a me, dopo decenni di silenzio mi sono deciso a parlare, accusare, testimoniare.

Source : Pierre Seel: Io, Pierre Seel, deportato omosessuale: Memorie del terrore Nazista, (New York: Basic Books, 1995). Traduzione di Marina La Farina.

Pour un panorama exhaustif des ressources Internet sur la question de la persécution des homosexuels sous le régime nazi et le régime fasciste (notamment), voir l'excellent site de Giovanni Dall'Orto, OMOCAUSTO. Link su omosessualità, nazismo e fascismo.

Voir également note biographique en italien sur Pierre Seel : http://www.culturagay.it/cg/biografia.php?id=287

Photo : Pierre Seel, photographié en 1997 par Orion Delain.

That barbaric murder of my love...


Days, weeks, months wore by. I spent six months, from May to November 1941, in that place, where horror and savagery were the law. But I've put off describing the worst ordeal I suffered. It happened during my earliest weeks in the camp and contributed more than anything else to making me a silent, obedient shadow among the others. One day the loudspeakers ordered us to report immediately to the roll-call site. Shouts and yells urged us to get there without delay. Surrounded by SS men, we had to form a square and stand at attention, as we did for morning roll call. The commandant appeared with his entire general staff. I assumed he was going to bludgeon us once again with his blind faith in the Reich, together with a list of orders, insults, and threats -- emulating the infamous outpourings of his master, Adolf Hitler. But the actual ordeal was far worse: an execution.

Two SS men brought a young man to the center of our square. Horrified, I recognized Jo, my loving friend, who was only eighteen years old. I hadn't previously spotted him in the camp. Had he arrived before or after me? We hadn't seen each other during the days before I was summoned by the Gestapo. Now I froze in terror. I had prayed that he would escape their lists, their roundups, their humiliations. And here he was, before my powerless eyes, which filled with tears. Unlike me, he had not carried dangerous letters, torn down posters, or signed any statements. And yet he had been caught and he was about to die. What had happened? What had the monsters accused him of? Because of my anguish I have completeley forgotten the wording of the death sentence.

Then the loudspeakers broadcast some noisy classical music while the SS stripped him naked and shoved a tin pail over his head. Next they sicced their ferocious German shepherds on him: the guard dogs first bit into his groin and thighs, then devoured him right in front of us. His shrieks of pain were distorted and amplified by the pail in which his head was trapped. My rigid body reeled, my eyes gaped at so much horror, tears poured down my cheeks, I fervently prayed that he would black out quickly.

Since then I sometimes wake up howling in the middle of the night. For fifty years now that scene has kept ceaselessly passing and repassing through my mind. I will never forget that barbaric murder of my love -- before my eyes, before our eyes, for there were hundreds of witnesses. Why are they still silent today? Have they all died? It's true that we were among the youngest in the camp and that a lot of time has gone by. But I suspect that some people prefer to remain silent forever, afraid to stir up the hideous memories, like that one among so many others.

As for myself, after decades of silence I have made up my mind to speak, to accuse, to bear witness.

Source: I, Pierre Seel, deported homosexual, A Memoir of Nazi Terror, by Pierre Seel and Jean Le Bitoux. Translated from French by Joachim Neugroschel. Basic Books, Harper Collins Publishers, 1995.

Photo : Pierre Seel, photographié en 1997 par Orion Delain.

Un assassinat barbare


Des jours, des semaines, des mois passèrent. De mai à novembre 1941, je vécus six mois de la sorte dans cet espace où l'horreur et la sauvagerie étaient la loi. Mais je tarde à évoquer l'épreuve qui fut la pire pour moi, alors qu'elle se passa dans les premières semaines de mon incarcération dans le camp. Elle contribua plus que tout à faire de moi cette ombre obéissante et silencieuse parmi d'autres.

Un jour, les haut-parleurs nous convoquèrent séance tenante sur la place de l'appel. Hurlements et aboiements firent que, sans tarder, nous nous y rendîmes tous. On nous disposa au carré et au garde-à-vous, encadrés par les SS comme à l'appel du matin. Le commandant du camp était présent avec tout son état-major. J'imaginais qu'il allait encore nous assener sa foi aveugle dans le Reich assortie d'une liste de consignes, d'insultes et de menaces à l'instar des vociférations célèbres de son grand maître, Adolf Hitler. Il s'agissait en fait d'une épreuve autrement plus pénible, d'une condamnation à mort.

Au centre du carré que nous formions, on amena, encadré par deux SS, un jeune homme. Horrifié, je reconnus Jo, mon tendre ami de dix-huit ans. Je ne l'avais pas aperçu auparavant dans le camp. Etait-il arrivé avant ou après moi ? Nous ne nous étions pas vus dans les quelques jours qui avaient précédé ma convocation à la Gestapo. Je me figeai de terreur. J'avais prié pour qu'il ait échappé à leurs rafles, à leurs listes, à leurs humiliations. Et il était là, sous mes yeux impuissants qui s'embuèrent de larmes. Il n'avait pas, comme moi, porté des plis dangereux, arraché des affiches ou signé des procès-verbaux. Et pourtant il avait été pris, et il allait mourir. Ainsi donc les listes étaient bien complètes. Que s'était-il passé ? Que lui reprochaient ces monstres ? Dans ma douleur, j'ai totalement oublié le contenu de l'acte de mise à mort.

Puis les haut-parleurs diffusèrent une bruyante musique classique tandis que les SS le mettaient à nu. Puis ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d'abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d'horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu'il perde très vite connaissance.

Depuis, il m'arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de cinquante ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n'oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins. Pourquoi donc se taisent-ils encore aujourd'hui ? Sont-ils donc tous morts ? Il est vrai que nous étions parmi les pus jeunes du camp, et que beaucoup de temps a passé. Mais je pense que certains préfèrent se taire pour toujours, redoutant de réveiller d'atroces souvenirs, comme celui-ci parmi d'autres.

Quant à moi, après des dizaines d'années de silence, j'ai décidé de parler, de témoigner, d'accuser.

Source : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, écrit en collaboration avec Jean Le Bitoux, éditions Calmann-Lévy, Paris, 1994.

Photo : Pierre Seel, photographié en 1997 par Orion Delain.

Les années de honte


"J'avais décidé de rayer de ma vie mon homosexualité. Mais peut-on s'empêcher de penser ? Il m'arrivait de me confesser, et j'étais bien obligé d'avouer quelques plaisirs solitaires. Le prêtre me demandait aussitôt :

- En pensant à qui ?

- A un garçon.

- Alors, je ne peux pas vous donner l'absolution.

- Mais enfin c'est une force face à laquelle je ne peux rien.

- Je suis désolé.

- Mais enfin, je suis un époux digne et un père responsable !

- Désolé. Vous êtes en état de péché grave. Pas d'absolution.

Ressortant du clair-obscur des églises et retrouvant la clarté de la ville, ses devoirs et ses tentations, je me sentais plus désemparé que lorsque j'y étais entré. A quoi cela servait-il donc ? Je rencontrai également un prêtre de la paroisse de la Trinité qui a beaucoup écrit sur l'homosexualité. Avec ce dernier, j'osai aborder la période de ma déportation pour homosexualité. Mais s'il ne me condamna pas, il ne me parla que de souffrance et de rédemption, ce qui ne m'aida pas davantage. Au terme de toutes ces déconvenues, je ne me suis plus jamais confessé.

(...) Je me disais que malgré tout j'avais fondé un foyer et retrouvé une certaine dignité professionnelle. Mais ce que je n'avais toujours pas dit était là, comme un os planté en travers de ma gorge. Un jour, lors d'un repas entre collègues, parlant de connaissances qui avaient été déportées, je m'enhardis jusqu'à dire que je l'avais été moi aussi. Immédiatement trois questions fusèrent alors, avides : "Où ? Pour quelle raison ? Vous touchez une pension ?" Plus tard, je dus souvent affronter ces mêmes questions. Comme ce n'était pas à Auschwitz, que c'était pour une raison que je taisais toujours et que je ne touchais pas de pension, le peu que je pus dire ne créa qu'un malaise et je regrettai mon audace maladroite. Je m'en retournai vite à mon silence, tentant à nouveau de me faire oublier.

Ma femme s'emportait parfois : pourquoi me refusais-je à remplir mon dossier de déporté pour obtenir une pension ? Cela aurait sensiblement amélioré notre quotidien. Nous aurions pu acheter une voiture et mes trajets professionnels auraient été moins épuisants. Le finances du foyer ne permettaient effectivement pas une vie très aisée. Et puis, ce n'aurait été que justice. Elle avait théoriquement raison ; mais elle se heurtait systématiquement à mon refus silencieux. Elle ignorait qu'il aurait fallu dévoiler la raison de ma déportation. Elle m'en voulut de ce refus obstiné et injustifiable.

(...) Une sensation de malaise plus général s'installa. Paralysé par toutes ces contradictions, j'avais l'impression que notre projet de bonheur nous échappait lentement, glissait peu à peu entre nos doigts. L'été, sur la plage, je regardais, presque désabusé, nos trois enfants jouer sur le sable. Aucun d'entre eux n'avait encore atteint dix ans. A mes côtés, leur mère les surveillait de loin. Elle semblait avoir renoncé à m'adresser la parole, comme si un reproche indicible creusait entre nous une distance irrémédiable. Moi, sous le soleil de nos vacances, je ne pouvais même pas me mettre en maillot de bain. Les séquelles de la guerre et de la déportation, à Schirmeck, étaient trop visibles sur mes jambes dont les veines avaient éclaté, comme des marques honteuses que je n'osais exhiber : je devais rester en pantalon comme un vieux monsieur alors que je n'avais pas encore atteint mes quarante ans.

Source : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Pierre Seel et Jean Le Bitoux, éditions Calmann-Lévy, 1994, pp. 135-138.

Photo : Pierre Seel, photographié en 1997 par Orion Delain.

Les homosexuels à Buchenwald


Sur la situation des homosexuels au camp de Buchenwald, dans le block 36, ces extraits du témoignage de Jaroslav Bartl :

"Nous travaillions dans la carrière de pierre dans des conditions impossibles, sous la menace perpétuelle des fusils des gardes SS, des hurlements et des coups des contremaîtres. Les accidents et les blessures mortelles étaient quotidiens, et il ne se passait pas un jour sans qu'un ou plusieurs détenus ne fût abattu. Presque chaque matin [...] le kapo recevait des SS une liste avec le numéro des détenus qui ne devaient pas rentrer. [...]

Un des sports favoris des contremaîtres était de matraquer les détenus alors qu'ils tractaient les wagonnets. En une demi-heure, nous devions les hisser sur cinq cents mètres puis les laisser redescendre tout en les retenant car leur poids leur faisait prendre une vistesse considérable. Quand un des chariots déraillait, le chariot suivant venait s'écraser contre les détenus, ce qui provoquait de graves blessures. Il arrivait souvent que l'on transportât à l'infirmerie un détenu dont la jambe avait été broyée. Une fois là-bas, il était définitivement perdu : un médecin SS lui faisait une injection mortelle." (Cité dans Homosexuelle Häfltlinge im Konzentrationlager Buchenwald, Nationale Mahn und Gedenkstätte Buchenwald, 1987.)

Egalement ce témoignage sur la situation des homosexuels dans le camp de concentration de Buchenwald, extrait des archives du camp :

"H.D., employé de commerce, né en 1915, a été arrêté le 20 mars 1938 alors qu'il s'était rendu illégalement à Prague [...] On avait arrêté en même temps son ami intime à qui on avait extorqué des aveux. Il fut donc condamné à trois ans et demi de prison pour "attentat aux moeurs". Après avoir purgé sa peine, on l'envoya en novembre 1941 au camp de concentration de Buchenwald. Ce qui l'impressionna en tout premier lieu à son arrivée furent les cadavres des détenus de la compagnie disciplinaire que l'on jetait comme des sacs de blé devant la porte. De plus, ce soir-là, un jeune homosexuel s'était pendu, et tout le monde continuait tranquillement de manger sans s'en soucier davantage [...] Le 4 janvier 1942, on l'envoya dans un laboratoire médical où l'on expérimentait la fièvre urticaire et où l'on utilisait de préférence de jeunes homosexuels comme cobayes humains. H.D. résista bien à la maladie bien qu'il eût plus tard à souffrir de troubles cardiaques [...]

Entre-temps, les homosexuels nouveaux venus, condamnés par l'article 175, étaient rapidement fusillés dans le bunker."

Source : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, de Pierre Seel et Jean Le Bitoux, éditions Calmann-Lévy, 1994.

Illustration : Appel des détenus. Dessin de Walter Timm, Cycle Sachsenhausen (1945), condamné au titre du §175 et déporté au camp de Sachsenhausen de 1943 à 1945. (Orig : Homosexuelle Männer im KZ Sachsenhausen, Joachim Müller und Andreas Sternweiler, Schwules Museum Berlin, Verlag Rosa Winkel, 2000.)

Triangles roses et signes distinctifs

Les populations [des camps] de doivent pas pour autant ne pas être identifiées, et même si leur destin commun semble scellé entre les barbelés. Identification indique marquage, pour une stigmatisation spécifique. Jean Vigreux rajoute : "Le déporté porte sur son pyjama rayé le triangle ou l'étoile qui stigmatisent. C'est une hiérarchie raciste et sociale établie et voulue par les nazis. Chaque déporté en camp de concentration ou d'extermination était confronté à la mort. Mort par la faim, mort par épuisement, mort par les maladies, par les expériences médicales, par les tortures ou les exécutions sommaires. Ou encore la mort par les chambres à gaz".

Un marquage sur les vêtements s'élaborera en effet peu à peu pour les détenus en camp d'internement et de concentration. Dans son livre sur "l'organisation de la terreur" paru en 1995 aux éditions Calmann-Lévy, l'historien Wolfgang Sofsky note : "Avec la réorganisation des camps, la SS introduisit en 1936 un système de catégories permettant de caractériser les groupes de détenus. Sur la partie gauche de la poitrine et sur la jambe droite des pantalons on cousait, à côté du numéro du détenu, un triangle de couleur (...) Les 'adversaires politiques', la première catégorie à être entrée dans les camps, restèrent d'abord sans signe distinctif. C'est seulement en 1937 qu'on introduisit pour eux le triangle rouge". Il précise : "L'élément décisif pour la figuration des classes sociales était le système des classifications, la taxinomie des couleurs, des triangles et des signes distinctifs."

Les autres détenus "criminels" recevaient ainsi un triangle vert, les "asociaux" un triangle noir, les homosexuels un rose, les émigrés un bleu, les Tziganes d'abord un triangle brun puis noir. Les Juifs portaient l'étoile de David à six branches. Les étrangers, le plus souvent identifiés comme "politiques", avaient sur le triangle rouge l'initiale indiquant leur nationalité, un "F" pour les Français, un "P" pour les Polonais, un "S" pour les Espagnols. Les prisonniers placés en compagnie pénitentiaire étaient signalés par un point noir au sommet de leur triangle. Les détenus des convois "nuit et brouillard" étaient marqués de larges bandes rouges, portaient une croix sur le dos et, à droite et à gauche, les lettres "NN" (pour "Nacht und Nebel"), que l'on retrouvait sur les jambes du pantalon. Quant à ceux qui étaient soupçonnés de vouloir s'évader, ils étaient signalés par une cible rouge et blanc sur la poitrine et sur le dos, pour être visés par les mitraillettes au moindre mouvement de foule suspect, comme sur un stand de foire.

Mais ces codifications visuelles étaient finalement moins à l'usage des SS pour mieux identifier ces populations captives dans la gestion des camps que pour créer en permanence un différentiel entre les détenus et entretenir entre eux une méfiance par la visibilité, la mise en blason, oserions-nous dire, de ces différences sociales. Elles signifiaient également une hiérarchie de l'avilissement à disposition des kapos.

Le triangle rose, à la couleur de petite fille dans le but de ridiculiser la masculinité, se généralisera peu à peu dans les camps après que de nombreuses lesbiennes aient porté le triangle noir des asociaux ou que la barrette bleue ait marqué certains homosexuels, confondus avec les catholiques réfractaires, comme Pierre Seel dans le camp alsacien de Schirmek. D'autres étiquetages existèrent, encore plus infâmes : un témoignage recueilli dans les archives du Mémorial de l'Holocauste de Washington, celui d'Erwin Forly, tchèque déporté pour homosexualité à Auschwitz, parle d'un étiquetage spécial : "Certains premiers déportés homosexuels durent porter autour de leurs hanches un tissu jaune arborant un 'A' majuscule. Il représentait l'initiale de 'Arschficker', littéralement 'baiseur de cul'." Mais quand le triangle rose sera finalement adopté dans la plupart des camps, il ne sera pas pour autant un triangle comme les autres. Pour être plus visible de loin, il faisait trois centimètres de plus de côté que tous les autres triangles. Comme le dit Heinz Heger : "les pédés, il fallait les reconnaître de loin !"

Tout sur-marquage fait partie du fonctionnement du camp, cet espace captif où il est impératif pour survivre d'avoir plus stigmatisé que soi. Finalement, le plus grand marquage est entre hommes et sous-hommes, comme le décrit Wolfgang Sofsky : "Au sommet, l'opposition raciste entre l'être humain et les sous-hommes. Les Slaves, les Tziganes, les Juifs tendaient à ne pas être du tout considérés comme membres de la société humaine. Ils constituaient une catégorie placée en marge, sinon au delà de toute socialité. La persécution prenait ici le caractère d'une élimination systématique. Le critère racial dominait tous les autres. Un juif de Belgique ou de France également classé dans la catégorie 'opposant politique' ou 'criminel' était d'abord un juif (...) En bas de l'échelle de la déviation se tenaient enfin les '175', les homosexuels. Bien qu'ils n'aient pas représenté un risque politique, ils occupaient une position marginale analogue à la catégorie des 'sous-hommes'. Les opposants idéologiques et politiques, autant qu'ils aient pu être combattus par les SS, faisaient partie de la société du camp. On les opprimait mais on les redoutait aussi. On ne livrait pas de véritable combat, en revanche, contre les groupes marginaux des asociaux et des homosexuels : ils étaient anormaux, nuisibles, superflus. A eux, le pouvoir du camp n'octroyait que la moquerie, le mépris et la mort".

A partir de 1933, les camps de concentration de Dachau et d'Orianenburg reçoivent de nombreux homosexuels, dont de nombreux militants et d'autres qui avaient pris le risque de la visibilité, la torture et la délation faisant le reste. L'historien Eugène Kogon, chargé par les Alliés d'un rapport après le procès de Nuremberg et auteur de 'L'Etat SS', a pu identifier quant à lui d'autres destinations pour les homosexuels : "Concernant les transports vers les camps d'extermination tels ceux de Nordhausen, de Natzweiler ou de Gross-Rosen, les homosexuels fournissaient le plus fort pourcentage". Eugène Kogon rajoute : "Le camp avait cette tendance compréhensible de se séparer d'éléments considérés comme moins importants, de peu de valeur ou sans valeur".

Une cruauté spécifique et meurtrière concerne donc les homosexuels, que confirme l'autrichien Heinz Heger, détenu à Auschwitz : "Jusqu'en 1942, afin de réduire le nombre de prisonniers, il était usuel que chaque camp envoie à différents moments un contingent d'une centaine de déportés ou davantage vers les camps d'extermination où ces derniers étaient gazés ou injectés. Le choix de ceux qui devaient être liquidés relevait de la responsabilité du secrétariat du camp des prisonniers, à la tête duquel se trouvait le doyen. Lorsque celui-ci était un déporté politique, on a toujours pu constater que la plus grande partie des déportés envoyés à l'extermination était formée, et de loin, de déportés au triangle rose". De la sorte, les déportés pour homosexualité se retrouvaient par exemple dans la carrière de pierres de Buchenwald. Détenu au bloc 36, l'homosexuel Jaroslav Bartl témoigne : "Nous travaillons dans la carrières de pierres dans des conditions impossibles, sous les hurlements et les violences des contremaîtres, et sous la menace des fusils SS. Les blessures et les accidents mortels étaient quotidiens. Le kapo recevait chaque matin une liste de détenus, avec leur numéro, qui ne devaient pas rentrer".

Source : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Editions Hachette Littératures, 2002.

Photo : Nomenclature des signes distinctifs des déportés.

L'homosexualité : un crime social

L'idée largement européenne d'un retour à la nature, celle d'une liberté loin des usines et du carnage de 1914-1918 ont également fait leur chemin jusqu'à Saint-Pétersbourg. L'Europe "qui bouge" en ce début de XXe siècle, et qui souhaite socialement et culturellement bouleverser la culture et revendiquer les mêmes modernités, passe moins par des interpellations populaires que par l'influence des milieux culturels au fait de l'évolution des espaces de liberté dans les capitales européennes.

Outrance héroïque de la liberté, dès 1917 et jusqu'en 1923, des manifestations révolutionnaires ont lieu, où des marcheurs et des marcheuses se dénudent pour défiler en tenue d'Adam et Eve, pour dire la simple vérité des corps. Des militants nudistes d'il y a un siècle surgissent de la sorte, en pleine rue à Moscou mais aussi à Petrograd, à Odessa ou à Saratov. Comme le commente Alain Sanzio : "Les manifestants s'y dévêtaient de toutes les hardes de l'ancien régime : haillons élimés des pauvres, oripeaux clinquants des nobles, ils jetaient aux quatre vents les popes, les Raspoutine, les corvées, la famille ancestrale, l'asservissement domestique des femmes." Pris de vertige, Lénine bloque, ne comprend plus, s'emporte. Il écrit en 1920 : "La révolution ne tolère pas de débordements orgiaques comme ceux qui sont chose normale pour les héroïnes et les héros décadents de d'Annunzio. Le dérèglement de la vie sexuelle est bourgeois, c'est une manifestation de la décadence (1)."

Une chape de plomb va vite retomber sur ce peuple en effervescence. Critique sur l'évolution des événements, Léon Trotski note dans La Révolution trahie : "Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul doute le besoin qu'éprouve la bureaucratie d'une stable hiérarchie des rapports sociaux, et d'une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers servant d'appui à l'autorité et au pouvoir." Va être rétablie la répression homosexuelle et réhabilitée la version gréco-latine de la décadence par l'homosexualité, un mythe désormais partagé par Adolf Hitler et Joseph Staline. L'homosexualité signerait donc la fin des civilisations les plus emblématiques. La faiblesse théorique en la matière de la part des artisans d'un monde nouveau n'y résistera pas. Complice de ces amalgames, dans son célèbre ouvrage L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Friedrich Engels expédie la question en deux ligne définitives, invoquant l'antique civilisation gréco-latine : "L'avilissement des femmes eut sa revanche dans celui des hommes, jusqu'à les faire tomber dans la pratique répugnante de la pédérastie, se déshonorant eux-mêmes et déshonorant leurs dieux (2)".

En 1933, l'homosexualité redevient un crime. Deux ans plus tard, l'avortement est à nouveau interdit, la famille réhabilitée. Le crime d'homosexualité se paie désormais d'environ cinq ans d'internement (3). Comme, depuis un décret du 27 juin 1929, tous les détenus condamnés à des peines supérieures à trois ans sont automatiquement transférés dans les camps de travail, les homosexuels "dépravés" rejoignent à la suite de gigantesques rafles les autres victimes des purges. Ils y retrouvent les artistes dissidents et leurs amis, les femmes trop libres ou les artistes trop impudiques, sans parler d'une jeunesse trop sensible aux choix culturels d'une vie urbaine influencée par les orientations "perverses et bourgeoises" d'un Occident jugé par trop "décadent". Contrairement à une idée convenue, ces purges des années trente sont majoritairement dirigées contre ceux et celles qui ont adopté des valeurs culturelles et des modes de vie contraires à la "nouvelle société". Les politiques y sont très largement minoritaires. Comme le note Nicolas Werth, les "contre-révolutionnaires" ne représentent que 28% des détenus entre 1936 et 1939 (4). Les autres sont des citoyens ordinaires, simplement allergiques aux nouvelles conditions de travail ou au contrôle social des comportements.

Quant à Joseph Staline, il n'a pas bougé quand Adolf Hitler a déporté en priorité les membres du Parti communiste allemand. Par contre, sur le dossier homosexuel, ils se sont retrouvés. Il est loin le temps de la grande encyclopédie soviétique de 1930 qui remarquait : "Il faudrait résorber l'isolement des homosexuels dans une nouvelle collectivité." Apologue de "l'humanisme prolétarien" et chantre d'un régime qui se durcit de toutes parts, l'écrivain officiel Maxime Gorki fait un état des lieux concernant la jeunesse soviétique en 1937 : "Ce n'est pas par dizaines mais par centaines que l'on peut compter les faits confirmant l'influence destructrice et corruptrice du fascisme sur la jeunesse de l'Europe. Il est répugnant de citer tous les faits dans lesquels la bourgeoisie patauge de plus en plus volontiers. D'ailleurs, la mémoire se refuse à plonger dans cette boue." Après un couplet sur son antifascisme et son aversion pour l'antisémitisme, Gorki se fait soudainement saignant sur les homosexuels : "Dans les pays fascistes, l'homosexualité, ruineuse pour la jeunesse, fleurit partout impunément." On croit entendre Heinrich Himmler. Les homosexuels se retrouvent à nouveau dans le rôle du paillasson de l'Histoire. Satisfait de son analyse, Maxime Gorki conclut : "Dans les pays où le prolétariat s'est hardiment emparé du pouvoir, l'homosexualité a été déclarée crime social et sévèrement punie. Une histoire humoristique dit : "Exterminez les homosexuels, et le fascisme disparaîtra"." (5)

(1) Histoire de l'Homosexualité en Europe, Florence Tamagne, Seuil, Paris, 2000. (2) F. Engels, Editions sociales, 1971. (3) Une loi fédérale du 17 décembre 1933 fixe la réclusion pour homosexualité entre trois et huit ans. (4) Les Années de Tourmente, de Munich à Prague, Nicolas Werth, Flammarion, Paris, 1995. (5) Gai Pied, été 1980, dossier sur l'URSS.

Illustrations : (en haut, à gauche) Lénine ; (au milieu) Joseph Staline ; (en bas, à gauche) l'écrivain Maxime Gorki.

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Hachette Littératures, Paris, 2002.

Un incident sans conséquences...

J'avais dix-sept ans, et je savais bien que je prenais un risque à fréquenter ce square situé entre le lycée et la maison familiale. Nous nous y retrouvions avec quelques camarades à la fin des cours. Pour bavarder entre nous. Pour attendre aussi l'inconnu qui saurait nous séduire. Ce jour-là, dans les bras d'un voleur, j'ai senti ma montre quitter mon poignet. J'ai crié. Il s'était déjà enfui. J'ignorais que cet incident banal allait faire basculer ma vie et l'anéantir.

J'étais un jeune homme élégant, à la mode dite "zazou". Nous n'étions pas nombreux, à Mulhouse, à être zazous. Nous étions habillés avec raffinement plutôt qu'avec insolence. Nos cravates sophistiquées et nos gilets avec liseré demandaient beaucoup de recherches. Pour les dénicher, il nous fallait fréquenter quelques rares magasins du centre-ville, dont la succursale de Mode de Paris qui recevait de temps à autre ces effets de la capitale. Nos cheveux devaient être très longs et figés sur le crâne avec de la gomina "à la Tino Rossi", puis devaient se rejoindre au niveau de la nuque en larges pans plaqués l'un sur l'autre. Là encore, seuls quelques coiffeurs exécutaient ces contraintes dans les règles. Cette mode était ruineuse, mais je pouvais me l'offrir. Dans les rues de la ville, les passants nous suivaient du regard, intrigués ou réprobateurs. Etre "zazou" signifiait aussi une tendance douteuse à la coquetterie. Il s'agissait de l'assumer.

(...) Je rendais visible ma différence, mon particularisme par cet engouement pour la mode "zazou". Le confessionnal n'entendait plus la chronique de mes émotions. J'avais renoncé à évoquer le plaisir et l'amour à ces oreilles sélectives et dirigistes. Je pratiquais mon homosexualité. Bientôt, mes discussions avec les autres jeunes habitués du square Steinbach m'apprirent l'existence, sur une grande place du centre-ville, d'une salle en étage au-dessus d'un café-concert construit sous Louis-Philippe. Cette salle avait un billard en son centre. Mais il n'en était que le prétexte. A l'abri des regards indiscrets, des relations se nouaient entre les jeunes que nous étions et des moins jeunes, sans que la question de l'argent intervînt de quelque manière que ce fût.

Ces rencontres se produisaient à l'heure de l'apéritif. Au rez-de-chaussée, une clientèle huppée, bercée par un petit orchestre, ignorait tout des moments de plaisir que nous nous offrions au-dessus de leurs têtes. Loin d'être amoureux, ces échanges étaient uniquement sexuels. Cette clandestinité convenait parfaitement aux grands bourgeois homosexuels de la ville qui, une fois la porte refermée à clef, pouvaient tranquillement assouvir leurs désirs. Puis ils redescendaient dans la salle du rez-de-chaussée, saluaient quelques connaissances, et rejoignaient leur voiture où parfois un chauffeur patientait. La bourgeoisie locale les tenait en forte estime et choisissait d'ignorer les quelques rumeurs malveillantes les concernant.

Lorsque ma montre me fut volée dans le square Steinbach, la perte de ce cadeau auquel j'étais très attaché me mortifia. Mais j'eus surtout peur des réactions de mes parents et de mes frères. Que leur répondre s'ils venaient à s'apercevoir de cette disparition ? Je ne pouvais pas leur dire la vérité. En désespoir de cause, je me rendis au commissariat de police pour signaler le vol.

Le commissariat central de Mulhouse se trouve à l'arrière de l'hôtel de ville. Je fus courtoisement reçu. Mais quel ne fut pas mon embarras lorsqu'au fur et à mesure des questions et des réponses nécessaires à l'établissement de la déclaration, l'officier de police, réalisant la signification du lieu et de l'heure tardive, se fit de plus en plus soupçonneux. Je rougis mais je voulus établir la vérité de l'incident. Le délit était le vol, pas ma sexualité. Il me fit signer ma déposition et la classa.

Mais au moment de me relever pour le quitter, il me fit rasseoir. Puis il se mit brutalement à me tutoyer. Serais-je content si mon père, à la réputation intègre dans la ville, venait à apprendre où traînait son fils de dix-sept ans au lieu d'être à la maison ? Je ne souhaitais créer aucune ombre à la bonne réputation de ma famille. Je commençai alors à pleurer. Des larmes de honte ou de vexation d'avoir été piégé, je ne sais plus. En tout cas, je réalisai trop tard la naïveté de ma démarche. L'officier de police, après m'avoir humilié et fait peur, finit par se faire plus rassurant : Pour cette fois-ci, rien ne transpirerait de cette affaire compromettante ; il me suffirait à l'avenir de ne plus fréquenter ce lieu mal famé. Puis il me libéra. Entré au commissariat en tant que citoyen volé, j'en ressortais homosexuel honteux.

L'incident n'eut effectivement pas de conséquences familiales et sociales immédiates. Le voleur ne fut jamais retrouvé, et je gardai de cet épisode un simple souvenir de malaise. J'ignorais que mon nom venait de s'inscrire dans le fichier de police des homosexuels de la ville et que, trois ans plus tard, mes parents apprendraient ainsi mon homosexualité. Et surtout, comment imaginer que j'allais, à cause de cela, tomber dans les griffes des nazis ?

Source: Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, écrit en collaboration avec Jean Le Bitoux, éditions Calmann-Lévy, 1994, pages 11 à 25.

Photo : Pierre Seel, photographié en 1997 par Orion Delain.
"Jusqu'en 1942, afin de réduire le nombre de prisonniers, il était usuel que chaque camp envoie à différents moments un contingent d'une centaine de déportés, ou davantage, vers les camps d'extermination, où ces derniers étaient gazés ou tués par injection. Lorsque le doyen [du secrétariat du camp qui choisissait les futures victimes] était un déporté politique, on a toujours pu constater que la plus grande partie des déportés envoyés à l'extermination était formée, et de loin, de déportés au triangle rose." -- Heinz Heger, déporté à Auschwitz.

Texte : Triangles et signes distinctifs, Jean Le Bitoux...

Photo : Appel des détenus. Dessin de Walter Timm, Cycle Sachsenhausen (1945), condamné au titre du §175 et déporté au camp de Sachsenhausen de 1943 à 1945. (Orig : Homosexuelle Männer im KZ Sachsenhausen, Joachim Müller und Andreas Sternweiler, Schwules Museum Berlin, Verlag Rosa Winkel, 2000.)
"H.D., employé de commerce, né en 1915, a été arrêté le 20 mars 1938 alors qu'il s'était rendu illégalement à Prague [...] On avait arrêté en même temps son ami intime à qui on avait extorqué des aveux. Il fut donc condamné à trois ans et demi de prison pour "attentat aux moeurs". Après avoir purgé sa peine, on l'envoya en novembre 1941 au camp de concentration de Buchenwald. Ce qui l'impressionna en tout premier lieu à son arrivée furent les cadavres des détenus de la compagnie disciplinaire que l'on jetait comme des sacs de blé devant la porte."

Texte : Les homosexuels à Buchenwald, Jean Le Bitoux (lire).

Photo : Trois photos du camp de Buchenwald. (orig : USHM)
Marinus van der Lubbe, lors de son expéditif procès après l'incendie du Reichstag, dans la nuit du 27 au 28 février 1933.

"Cet homosexuel (?) liberticide qui avait tenté d'installer en Allemagne, par le biais d'un désordre social, la révolution bolchevique sera condamné à mort et rapidement exécuté. Seule tare de Van der Lubbe aux yeux des nazis : il n'est pas juif..."

La justice allemande a annulé le 10 janvier 2008 la peine de mort prononcée en 1933 contre le communiste néerlandais Marinus van der Lubbe, accusé d'avoir allumé l'incendie du Reichstag, qui a servi de prétexte à Hitler pour établir sa dictature. L'annulation de la sentence par le parquet général allemand, près de 75 ans après cet événement clé de l'entre-deux-guerres et 74 ans jour pour jour après son exécution, repose sur une loi de 1998, qui vise à annuler les jugements iniques prononcés sous le régime national-socialiste. Le verdict contre van der Lubbe reposait sur des «prescriptions injustes spécifiquement national-socialistes», a relevé le parquet. Van der Lubbe a été condamné le 23 décembre 1933 à la peine capitale pour «haute trahison» et pour avoir mis le feu au parlement allemand. Il a été exécuté le 10 janvier 1934.

Texte : Les oubliés de la mémoire, Jean Le Bitoux...

Photo : Marinus van der Lubbe lors de son procès. (orig : Faschismus, Renzo Vespigiani. Elefanten Press, Berlin)
"Les étudiants en médecine se sont portés volontaires pour le "nettoyage" de ce lieu qui, subventionné par le gouvernement, trônait honteusement au milieu de la capitale.

Quelques années auparavant, des dignitaires nazis avaient consulté chez le Dr Hirschfeld et redoutaient sans doute que l'on puisse utiliser des dossiers révélant leur homosexualité."

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Editions Hachette, avril 2002.

Photo : Etudiant allemand et membre de la SA fouillant les archives de l'Institut de la Science Sexuelle de Magnus Hirschfeld, le 6 mai 1933. (orig : USHM)
"(...) Contre la lutte des classes et le matérialisme, pour la communauté du peuple et une philosohie idéaliste, je mets au feu les écrits de Karl Marx et de Trotski. Contre la décadence et la décomposition morale, pour la dignité et les bonnes moeurs dans la famille et l'Etat, je remets au feu les écrits de Heinrich Mann (...) Contre l'exagération destructive de la vie instinctive, pour la noblesse de l'âme humaine, je remets au feu les écrits de Sigmund Freud." Déclaration des étudiants devant le bûcher des livres non-allemands allumé devant l'Opéra de Berlin

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Editions Hachette, avril 2002.

Photo : Membre de la SA jetant des livres non-allemands dans le bûcher allumé devant l'Opéra de Berlin. (orig : USHM)
"[L'arrivée au pouvoir d'Hitler] sonne le glas sur Berlin. La haine nazie emporte tout sur son passage : des centres de recherche, des ressources culturelles, des commerces, des médias, des organisations sociales. Des hommes aussi. La chasse systématique des homosexuels commence, annoncée de longue date."

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Editions Hachette, avril 2002.

Photo : Le Ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, prononçant un discours devant le bûcher des livres non-allemands allumé devant l'Opéra de Berlin. (orig : USHM)
"Les homosexuels entrent ainsi dans l'engrenage de la ségrégation, de l'arbitraire et de l'horreur. Sur une échelle plus large, attisée par les pouvoirs en cours, la haine sociale charrie les opposants politiques comme les juifs, les filles de mauvaise vie comme les francs-maçons, les amoureux du Jazz comme les fous de l'abstrait, les chercheurs de l'atome comme les inventeurs du dodécaphonisme, les braconniers comme les paresseux, les homosexuels comme les Tsiganes."

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Editions Hachette, avril 2002.

Photo : Photos anthropométriques de Friedrich Althoff, serveur à Düsseldorf, arrêté le 25 janvier 1938 pour infraction au paragraphe 175. (orig : USHM)