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Albert Speer recalls the Röhm Purge in his memoirs



I was in Berlin during the Röhm Putsch*. Tension hung over the city. Soldiers in battle array were encamped in the Tiergarten. Trucks full of police holding rifles cruised the streets. There was clearly an air of "something cooking" similar to that of July 20, 1944, which I would likewise experience in Berlin.

The next day Goering was presented as the savior of the situation in Berlin. Late on the morning of July 1, Hitler returned after making a series of arrests in Munich, and I received a telephone call from his adjutant: "Have you any new designs? If so, bring them here!" That suggested that Hitler's entourage was trying to distract him by turning his mind to his architectural interests.

Hitler was extremely excited and, as I believe to this day, inwardly convinced that he had come through a great danger. Again and again he described how he had forced his way into the Hotel Hanselmayer in Wienssee -- not forgetting, in the telling, to make a show of his courage: "We were unarmed, imagine, and didn't know whether or not those swine might have armed guards to use against us." The homosexual atmosphere had disgusted him: "In one room we found two naked boys!" Evidently he believed that his personal action had averted a disaster at the last minute: "I alone was able to solve this problem. No one esle!"

His entourage tried to deepen his distaste for the executed SA leaders by assiduously reporting as many details as possible about the intimate life of Röhm and his following. Brückner showed Hitler the menus of the banquets held by Röhm and his clique, which had purportedly been found in the Berlin SA headquarters. The menus listed a fantastic variety of courses, including foreign delicacies such as frogs' legs, birds' tongues, shark fins, seagulls' eggs, along with vintage French wines and the best champagnes. Hitler commented sarcastically: "So, here, we have those revolutionnaries! And our revolution was too tame for them."

After paying a call on the President, he returned over-joyed. Hindenburg had approved his operation, he said, saying something like: "When circumstances require it, one must not shrink from the most extreme action. One must be able to spill blood also."

*The Blood Purge of June 30, 1934. The official version was that Ernst Röhm, leader of the SA, was planning a putsch; hence the name -- Translator's note.

Source: Inside the Third Reich, Albert Speer, London: The Orion Books, 1970, p. 90

Photo: Hitler and Speer at Obersalzberg looking at a plan for the new Opera of Linz.

Homosexualité et trahison

Jean Le Bitoux : Il y a un parallèle constant dans votre oeuvre entre la fascination de l'ordre militaire, le refus de la violence et l'homosexuel à la recherche de fortes symboliques. Par exemple, l'homosexuel Daniel dans Les Chemins de la liberté applaudit l'arrivée des troupes allemandes dans Paris. Cette adhésion à l'ordre mâle se retrouve chez Genet. L'homosexuel ne serait-il en politique qu'un traître virtuel ?

Jean-Paul Sartre : C'est possible. Je ne l'ai pas dit parce que dans un sens ça a cessé de me regarder. Je n'étais pas homosexuel, donc je ne pouvais pas le dire. J'aurais essayé de le penser ou de penser quelque chose d'équivalent si j'avais été homosexuel. Et je pense en effet que l'homosexuel est un traître en puissance. Mais il faut bien comprendre ce que ça veut dire. Le traître, c'est l'aspect noir de la chose ; mais l'aspect blanc, doré, c'est que l'homosexuel essaie d'être une réalité profonde, très profonde. Il essaie de trouver une profondeur que n'ont pas les hétérosexuels ; mais cela même, cette profondeur qu'il essaie d'avoir avec simplicité, avec clarté, eh bien l'autre côté noir le reprend ; il y a dans l'homosexuel un aspect noir qui le définit, qui se fait sentir à lui et pas nécessairement aux autres.

JLB : Hitler a fait massacrer les SA en 1934, en prétendant que l'homosexualité était dangereuse pour l'ordre social. Staline venait juste de déclencher des rafles similaires. L'homosexuel n'est-il pas le nécessaire épouvantail que l'on dresse chaque fois qu'un régime cherche à consolider son pouvoir ?

JPS : Chaque fois, je ne sais pas. En tout cas, c'est certainement un épouvantail que l'on dresse. Un régime fasciste est en général contre les homosexuels. Seulement n'oubliez pas que dans le régime hitlérien il y avait aussi l'inverse ; les Hitler Jugend étaient très souvent homosexuels ou en tout cas s'orientaient vers l'homosexualité. Il y avait ces deux aspects. Cette ambiguïté existe dans tous les exemples de fascisme, chaque fois qu'il y a des masses retenues, unifiées ou en exercice militaire. Dans tous ces cas, il y a une tendance à l'homosexualité parce que les hommes sont toujours ensemble, dorment ensemble, vivent ensemble, ont des rapports plus ou moins intimes. Il y a donc une menace d'homosexualité ; je dis "menace" parce que les chefs fascistes savent à la fois qu'il y a de l'homosexualité qui naît avec le fascisme, et voulant être en même temps machistes, ils sont contre cette homosexualité. C'est la preuve qu'il y a les deux et cela fait la contradiction profonde d'un régime fasciste, disons dictatorial.

JLB : Mais cela a aussi été le cas de Staline...

JPS : Oui.

JLB : Pourquoi pas un mot dans vos écrits politiques sur l'extermination des homosexuels par Staline et Hitler ?

JPS : C'est parce que je ne savais pas exactement le type de ces massacres. Je ne savais pas qu'ils étaient systématiques, combien ils avaient atteint de gens ; je n'étais pas sûr. Alors je pouvais reprocher une foule de choses à ces dictateurs, mais celles-là, je ne pouvais pas les reprocher puisque je ne les savais pas.

JLB : A quoi attribuez-vous le fait que vous n'aviez pas la connaissance de ces faits historiques ?

JPS : Les historiens en parlent peu. Votre journal [Le GaiPied] est fait pour dire des faits de ce genre. Vous en ferez de temps en temps des analyses.

JLB : Votre nouvelle L'Enfance d'un chef, dans Le Mur, met en scène Lucien Fleurier qui, comme Le Conformiste de Moravia, refuse son homosexualité en se réfugiant dans l'ordre fascisant. Pensez-vous que c'est le cas de nombreux homosexuels à la recherche de solides références hiérarchiques ?

JPS : Je ne sais pas. Le cas de Lucien Fleurier indique bien que ce qu'il a refusé, c'est plutôt le désordre. Il sentait l'homosexualité non pas comme l'ordre mais comme le désordre. Et en effet Lucien Fleurier n'est pas un homosexuel. Il a une tentation mais il est essentiellement un hétérosexuel, bien qu'il ait des tendances homosexuelles. En tout cas, le désir d'ordre ne semble pas lui venir de l'homosexualité : il l'a depuis longtemps.

JLB : Dans vos romans, certains personnages font de la sodomie l'acte dominateur par excellence, qui permet à un homme d'en soumettre un autre. Franz dans Les Séquestrés d'Altona déclare : "Deux chefs, il faut que ça s'entre-tue ou que l'un devienne la femme de l'autre." Pourquoi voir dans la sodomie passive une exécution capitale ?

JPS : C'est un peu une impression que j'ai eue et que j'ai développée à la suite de discussions avec Genet. Quand j'ai fait mon livre sur lui, j'avais la possibilité de lui parler, je faisais mes hypothèses et les lui soumettais. Quelquefois, malgré ses objections, je gardais mon hypothèse, mais de temps en temps, c'est lui qui avait raison. Et puis parce que je voyais ça comme ça. Je ne prétendais pas qu'en toutes circonstances, c'est ainsi qu'il fallait le voir, mais dans la situation de Franz, jeté à l'armée par les Allemands -- ses chefs --, je voyais ça comme une exécution. Il était tout le temps soumis à l'exécution et, finalement, c'était une exécution capitale puisqu'on le soumettait. Je vous dis là une destinée possible de l'homosexuel : la société hétérosexuelle le domine et le conduit plus ou moins sournoisement à une exécution capitale.

Source : Entretiens sur la question gay, Jean Le Bitoux, préface de Michael Sibalis, éditions H&O, 2005, pages 39-43.

Photos : (en haut, à gauche) Jean Le Bitoux ; (en bas, à droite) Jean-Paul Sartre.

Quelques réflexions et interrogations sur le massacre des homosexuels par les nazis


Combien d'homosexuels ont été massacrés par les nazis ? Cinquante mille ? Cent mille ? Un million ? Ces chiffres ont été cités. Pareille imprécision en dit long sur le peu d'attention accordée par les historiens à un phénomène tout de même plus significatif qu'une "bavure". Si l'horreur n'est pas proportionnelle au nombre de zéros qui l'illustrent, les chiffres permettent néanmoins de mesurer l'ampleur du phénomène. Dans son discours sur l'homosexualité du 18 février 1937, Himmler déclarait : "Si j'admets qu'il y a un ou deux millions d'homosexuels, cela signifie que 7 à 8 ou 10% des hommes sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. A long terme, aucun peuple ne pourrait résister à une telle perturbation de sa vie et de son équilibre sexuel. Si vous faites entrer en ligne de compte - ce que je n'ai pas encore fait - les deux millions d'hommes tombés à la guerre et si vous considérez que le nombre de femmes reste stable, vous pouvez imaginer combien ces deux millions d'homosexuels et ces deux millions de morts - donc quatre millions d'hommes en tout - déséquilibrent les relations sexuelles en Allemagne : cela va provoquer une catastrophe. "

L'homosexuel apparaît donc comme une des victimes désignées des théories raciales. Malade contagieux, il menace la pureté de la race aryenne et met en péril son accroissement. Himmler insiste en affirmant que le fait homosexuel "représentait une hypothèque pour l'avenir de l'Allemagne". Et Goering de surenchérir, pour qui l'éradication de l'homosexualité constituait une condition de la "défense et de la protection du sang et de l'honneur des Allemands".

Faut-il en conclure que les homosexuels sont autorisés à figurer au martyrologe des années 1933 à 1945 ? Beaucoup répugnent à franchir le pas. On leur refuse souvent ce triste privilège en estimant qu'ils n'ont pas résisté ou qu'ils n'ont pas combattu. Il conviendrait d'abord de vérifier si cette affirmation s'applique à tous. Mais, de toute manière, cet argument rappelle singulièrement le discours qui prétend minimiser le génocide des Juifs en "expliquant" qu'ils se sont laissé conduire vers les camps comme des troupeaux. En adoptant pareil raisonnement, on aboutirait à considérer comme des victimes de deuxième ou troisième catégorie les vieillards, les enfants, les malades, tous ceux et toutes celles qui pour des raisons physiques ou psychologiques se sont trouvés démunis devant l'entreprise criminelle. On dira aussi que les homosexuels n'étaient pas des opposants au régime nazi. On ne peut le nier pour beaucoup d'entre eux si l'on prend le terme "opposant" dans un sens restreint. On peut même affirmer que certains ont été séduits, au début, par les fastes spartiates des organisations hitlériennes. Mais d'autres ne se sont-ils pas trompés ou n'ont-ils pas été trompés qui se sont retrouvés ensuite aux mains des tortionnaires ? S'écriera-t-on : "Tant mieux pour eux !" ?

Mais le terme "opposant" mérite qu'on s'y arrête. Il désigne évidemment ceux qui, de quelque manière, luttent contre un système, mais celui-ci, surtout en dictature, ne manque jamais de définir et de désigner ses opposants de façon plus ou moins arbitraire. Tel fut le sort de tous ceux qui, pour des raisons réelles ou inventées, gênaient les nazis. Et de toute manière, avant 1933, apparaissaient comme des opposants aux nazis, au même titre que les sociaux-démocrates et les communistes, ceux qui militaient dans des mouvements homosexuels allemands particulièrement nombreux jusqu'en 1933. L'opposition à une idéologie peut se manifester autrement que par l'adhésion à un parti ou le dépôt d'un bulletin dans une urne électorale : un mode de vie suffit. C'est bien pourquoi les premières rafles atteignirent, outre les politiques, les homosexuels repérés grâce aux listes saisies dans leurs organisations. A vrai dire, pour être un "vrai" opposant, ou un "vrai" résistant, il faut en avoir le temps et les moyens.

Ni résistants ni opposants : l'image pourrait rassurer si elle n'évoquait celle de l'homosexualité véhiculée, ou plus exactement amplifiée par les nazis. (...)

Les hitlériens tenaient dans le plus profond mépris la morale dite bourgeoise. En privé, ils ne manquaient pas de s'en gausser, mais ils ne se privaient pourtant pas de l'utiliser avec un art consommé lorsqu'elle convenait à leurs fins. Or, de même que l'antisémitisme, la répugnance à l'égard des homosexuels existait dans de larges couches de la population allemande bien avant les premières manifestations du nazisme. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'Allemagne avait connu une affirmation du mode de vie homosexuel tout à fait exceptionnelle à l'époque et qui, pour certains, sent encore le soufre aujourd'hui. La violence antihomosexuelle avait d'ailleurs crû proportionnellement à l'émergence publique de ce vécu peu compatible avec les tabous ancestraux. Devant ce phénomène, l'idéologie nazie ne se montra guère imaginative, elle puisa dans l'arsenal accumulé par les milieux les plus divers depuis le parti communiste jusqu'aux églises. Une fois le régime en place, il lui suffit d'affûter les vieilles armes et de les utiliser jusqu'au bout comme à son habitude. En procédant de la sorte, il rassura une partie du peuple allemand effrayé de la "décadence" sans émouvoir grandement les "vrais" opposants. (...)

Raconter le martyre homosexuel au même titre que les autres suscite une peur ou une hostilité qui se nourrit aussi d'une constatation : ils étaient assimilés à des "droits communs". Il convient d'abord de se demander si tous les "droits communs" méritaient le camp de concentration quoi qu'ils aient pu commettre avant. Après tout, la démocratie postule l'humanité des peines. Si des "droits communs" ont complaisamment fait le jeu des bourreaux, est-il scandaleux de demander si ce fut toujours le cas et si certains d'entre eux ne méritent pas aussi un hommage posthume ? Il n'en reste pas moins vrai que les homosexuels allemands étaient des délinquants puisque, depuis le début du XIXe siècle, l'article 175 du Code pénal incriminait l'homosexualité masculine à tout âge. Mais il convient aussi de rappeler qu'en 1933, sur proposition de sa commission de la Justice, le Reichstag était à la veille d'abroger cette disposition. La République fédérale, quant à elle, a mis près de trente ans pour seulement l'atténuer. Nous devons donc utiliser avec prudence les notions de délinquance et de criminalité. Liées au comportement de l'individu, elles reflètent aussi l'opinion plus ou moins arbitraire que s'en fait la société. Elles recèlent la même dose de subjectivité que les appellations "opposants" ou "résistants". Mais faire admettre que l'on puisse assimiler résistance et délinquance est encore une conclusion qui ne réunira pas l'unanimité. Il s'en est pourtant fallu de peu que les homosexuels ne fussent plus des délinquants aux yeux de la moribonde démocratie allemande de 1933. Les nazis héritèrent donc de justesse de l'article 175, ils se contentèrent d'aggraver l'incrimination et de prévoir, pour les homosexuels, la prison à vie : on sait ce que cela signifiait pour eux. On peut imaginer que, de toute façon, ils auraient ressuscité l'article 175. Mais aurait-on pu, par la suite, comptabiliser une telle décision parmi leurs crimes ?

La déportation des homosexuels soulève encore une question qui continue de causer un certain embarras dans d'autres domaines : l'attitude de certaines autorités dans les pays occupés par les troupes allemandes. Un homosexuel alsacien, survivant du Struthof, André Spitz, déclare :

"(...) le travail des hommes de la Gestapo fut facilité par la police française qui leur livra les fichiers des homosexuels. (Gai Pied, 15 mai 1981)."

Un autre rescapé, Camille Erremann, confirme cette accusation :

"(...) c'est en prison, lorsque j'ai vu mes camarades de Colmar et des environs, que j'ai appris que le fichier des homosexuels était aux mains de la Gestapo".

Il affirme que deux cents personnes furent ainsi arrêtées en raison des complaisances du commissaire de Colmar à l'égard de la Gestapo. Pourtant, estime-t-il, nul ne pouvait ignorer ce qui adviendrait :

(...) l'opinion alsacienne, dans sa majorité, savait ce qui se préparait à quelques dizaines de kilomètres de chez elle, de l'autre côté du Rhin. La radio allemande déversait des slogans nazis sans ambiguïtés (...) j'ai su, en 1935, que l'on déportait les homosexuels allemands au même titre que les opposants politiques, les Juifs ou les prêtres. Des amis alsaciens l'avaient appris en Allemagne par d'autres amis homosexuels qui vivaient dans la terreur d'être dénoncés. (Gai Pied, 26 mars 1983).

Si ces témoignages relèvent du fantasme, qu'on les dénonce comme tels.

Pour dissimuler certains aspects de la vie concentrationnaire que l'on n'aime pas trop évoquer, on se réfugie parfois dans une vue manichéenne de l'histoire qui devient alors très hagiographique. Aux bourreaux, on oppose les saints et, par pudeur ou par embarras, on condamne à l'oubli ceux qui s'accommodent mal de ces catégories, notamment les homosexuels. Manière aisée d'éluder aussi le comportement des prisonniers entre eux. Heinz Heger, homosexuel autrichien, déporté de 1939 à 1945, consacre plusieurs pages de son journal à sa relation avec d'autres prisonniers. Qu'on le sache d'emblée, Heger n'a survécu que parce qu'il s'est prostitué : il fut le mignon de Kapos, de Tziganes, de Juifs, de "droits communs", de Polonais. Cela suffit-il pour le déconsidérer ?

Considérés par les nazis comme des déchets d'humanité, méprisés par les autres prisonniers, les homosexuels constituaient, selon Heger, des victimes prioritaires, en particulier pour les sévices sexuelsCertains homosexuels prétendent avoir souffert plus que les autres dans les camps de concentration. mais au-delà d'une certaine intensité dans l'horreur, peut-on vraiment établir une gradation ? Néanmoins, il convient tout de même de se demander si vraiment les homosexuels étaient choisis par priorité pour subir des expériences médicales destinées notamment à les "guérir", pour grossir les Kommandos de la mort des carrières de Sachsenhausen où ils seraient disparus par milliers, pour figurer comme gibier dans les "stands de tir au pédé vivant". Que penser enfin de ces affirmations de Guy Hocquenghem :

"L'hostilité des politiques, des militants de gauche dans les camps, à l'égard des Triangles Roses, est bien connue. On sait qu'en un autre camp que celui de Heger, ils demandèrent à être hygiéniquement séparés des enculés. Somme toute, les politiques, qui sont en général ceux qui causent encore aujourd'hui à la télé quand on parle des camps, éprouvaient le même dégoût à l'idée d'être enfermés avec les pédés que Heger à l'idée d'être commandé par des droits communs. La concurrence rouges/verts, politiques/droits communs pour les postes de responsabilité dans les camps, semble démontrer que ces deux catégories étaient celles où se recrutaient d'ordinaire les Kapos, la crème des camps. A l'autre extrémité, asociaux, fous, homosexuels, Juifs, seuls voués au massacre, devaient choisir s'ils voulaient survivre leurs protecteurs. Par chance pour Heger, son camps vit le triomphe des verts. Ailleurs, où les rouges triomphaient, les listes d'extermination établies par le secrétariat autogéré des déportés à l'usage des SS comprirent en première ligne les Triangles Roses. Les politiques s'en justifient naturellement en disant qu'ils portent en tête de liste ceux qui sont les plus faibles, les plus condamnés de toute façon, les moins utiles à une quelconque résistance."

Propos excessifs ? Reflet partiel de la réalité ? Ici encore, la parole est aux historiens. On ne peut nier en tout cas que le "bon" fonctionnement du monde concentrationnaire reposait notamment sur les rivalités ou les haines entre déportés, savamment entretenues par les nazis. Quoi d'étonnant dès lors à ce que les homosexuels aient été des pions de choix dans cette macabre stratégie ?

Un élément vient encore jeter le trouble, il s'agit de l'équation "nazisme = homosexualité". La Nuit des longs outeaux du 30 juin 1934 reste une des épisodes sanglants les plus connus des l'histoire du nazisme. De nombreux SA y furent assassinés, et parmi eux des homosexuels dont Ernst Röhm. Enfin un massacre d'homosexuels dont on parle sans se gêner ! Et de manière un peu simpliste on oublie parfois qu'il s'agissait surtout, pour les dignitaires du régime, de se débarrasser d'un rival dangereux qui avait été longtemps le favori de Hitler. Le régime en profita pour se refaire une virginité et proclamer son attachement à l'orthodoxie sexuelle; ses adversaires y virent une occasion de déconsidérer le nazisme en le taxant de cultiver l'homosexualité. Finalement celle-ci déplaît à tous et tous s'en servent pour disqualifier l'adversaire.

Aujourd'hui encore, cet échange de malédictions a laissé des traces. Qu'il y ait eu des homosexuels parmi la SA et la SS, nul ne le nierait. Himmler déclarait:

"Aujourd'hui encore, il se présente tous les mois un cas d'homosexualité dans la SS. Nous avons de huit à dix cas par an."

Dix cas par an ne permettent pas de prétendre que la SS constituait une pépinière d'homosexuels ou que ceux-ci s'y précipitaient en masse. La "masculinisation" de la société nazie doit-elle conduire à conclure que les sphères dirigeantes comptaient plus d'homosexuels qu'il ne s'en trouve dans les rouages des sociétés démocratiques ? Même si la réponse était affirmative, cela ne devrait pas suffire pour assimiler nazisme et homosexualité ni pour passer sous silence le massacre des homosexuels par les nazis.

Texte : Michel Vincineau, chargé de cours à l'Université libre de Bruxelles.

Des dégénérés à éliminer



Les discours homophobes atteignirent leur apogée sous le régime nazi. En dépit d'une certaine imagerie homoérotique et des liens entretenus par la SA avec les milieux homosexuels, l'arrivée au pouvoir de Hitler signa la destruction de la scène homosexuelle allemande. L'élimination de Röhm lors de la Nuit des longs couteaux, en 1934, servit de prétexte à l'organisation d'une répression systématique de homosexualité masculine. C'est Heinrich Himmler qui développa la rhétorique anti-homosexuelle nazie, mêlant aux stéréotypes traditionnels une analyse spécifique liée à la survie de la race aryenne. Dans son discours adressé aux généraux SS du 18 février 1937, il distinguait les « vrais » homosexuels de ceux qui avaient été « séduits », et qui pourraient, selon lui, être « guéris ». D'où son intérêt durant la guerre pour les expériences « médicales » (traitement psychiatrique, hormonal, castration), dont il espérait qu'elles permettraient de renvoyer les homosexuels sur le front sans risque de «contagion». Himmler, en effet, établit, après d'autres, un lien entre homosexualité et dépopulation, « corruption » et décadence . « Mais ce n'est pas leur vie privée: le domaine sexuel peut être synonyme de vie ou de mort pour un peuple, d'hégémonie mondiale ou de réduction de notre importance à celle de la Suisse. » L'homosexualité est, selon lui, une importation étrangère, conséquence du mélange des races. De fait, les liens entre les homosexuels et les Juifs avaient été soulignés dès les années vingt et Magnus Hirschfeld avait été une cible privilégiée des attaques nazies.

Bien que dans Le Mythe du XXe siècle (1930), Alfred Rosenberg s'en prît indifféremment à « l'homme efféminé » et à « la femme émancipée », le saphisme bénéficia d'une relative indulgence de la part du régime nazi. L'homosexualité féminine ne fut pas criminalisée, alors que le § 175 fut renforcé en 1935, et les lesbiennes échappèrent, dans l'ensemble, aux persécutions. Ce désintérêt à l'égard du lesbianisme s'expliquait par la position inférieure dans laquelle étaient tenues les femmes dans le système nazi. La sexualité féminine était perçue comme uniquement passive et le rôle de la femme devait se résumer à celui d'épouse et de mère. Les « Dix commandements du mariage allemand » publiés par le ministère de l'intérieur du Reich en collaboration avec l'Office de l'hygiène populaire et l'Office racial du parti nazi, insistaient tout particulièrement sur la nécessité de la procréation: « Celui qui reste célibataire et sans descendance, sans raison absolument convaincante, interrompt cette chaîne des générations. Ta propre vie n'est qu'un phénomène passager; la race, le peuple sont éternels. L'héritage spirituel et corporel fête sa résurrection dans les enfants. » La femme se devait d'incarner l'idéal de « l'ange du foyer », et abandonner, jusque dans l'esthétique, toute prétention à l'indépendance: « Les gens cherchent à nouveau des formes féminines puissantes, épanouies, pleines d'une naturelle santé, un type de femme allemande dont la fière beauté mentale et physique incarne la sainte fertilité et la volonté de vivre du peuple allemand. » Dans la perspective nazie, l'homosexuel n'avait pas de valeur sociale. S'il refusait de se plier aux exigences de la nation allemande (se marier, faire des enfants), s'il constituait en outre un facteur de risque en tant que prostitué, pédophile ou simplement récidiviste, il devait être éliminé. Le 14 mai 1928, à Munich, le NSDAP avait exprimé publiquement son opinion sur la question . « Il n'est pas nécessaire que vous et moi vivions, mais il est nécessaire que le peuple allemand vive. Et il ne peut vivre que s'il a la volonté de combattre, car vivre est un combat. Et il ne peut combattre que s'il se comporte en homme. [...] Celui qui pense à un amour homosexuel ou lesbien est notre ennemi! [... ] Le plus fort a raison et le plus fort s'opposera toujours au plus faible. Aujourd'hui, nous sommes les plus faibles, mais nous veillerons à redevenir les plus forts.»

Dès 1933, les bars homosexuels furent fermés, les mouvements et les revues interdits. La persécution des homosexuels n'allait cesser de s'intensifier, prenant la forme de règlements de compte (contre l'Église catholique et l'état-major en 1937), de campagnes d'épuration (dans la SS et la Hitlerjugend) et conduisant entre 5 000 et 15 000 homosexuels dans les camps de concentration, où la plupart trouvèrent la mort. L'entre-deux-guerres fut marqué par l'imbrication nouvelle de l'art « moderne » et d'une sensibilité « gaie » qui débordait largement les milieux homosexuels. L'aquarelle de Charles Demuth Distinguished Air (1930) résume brillamment ce tournant dans les représentations : un couple homosexuel, constitué d'un marin et d'un homme du monde négligemment enlacés, contemple Princesse X, de Brancusi, sous l'oeil appréciateur d'un visiteur, visiblement plus intéressé par les attributs avantageux du matelot que par ceux de la femme qui l'accompagne. La visibilité nouvelle de l'homosexualité dans les arts et les lettres, qui avait fait croire à la victoire des forces de progrès, n'était cependant qu'un leurre. Ce qui semblait le début d'une lente mais inexorable marche vers l'acceptation et la reconnaissance allait régresser dès les années trente. Après la guerre, l'horreur des « triangles roses » serait tenue secrète, par peur et par honte, au moment où le conservatisme des années cinquante annonce le retour des valeurs morales, le triomphe de l'hypocrisie et du conformisme.


Source : Mauvais Genre ? Une histoire des représentations de l'homosexualité, Florence Tamagne, Collection Les Reflets du Savoir, éditions EdLM, 2001.

Photo : Franz dans le Rhin, de Herbert List (1929)

Illustration : Charles Demuth, Distinguished Air, 1930, aquarelle, 16 3/16 X 12 1/8 in.
"La décision de supprimer Ernst Röhm fut [...] prise par Hitler, qui confia cette tâche à Goering et à Himmler, trop heureux tous les deux de se débarrasser de ce puissant rival. Ils feront alors courir le bruit qu'Ernst Röhm préparait un putsch et, forts de ce prétexte, ils enverront les SS massacrer l'état-major de la SA qui se trouvait réuni dans un hôtel de Bad Wessee. Ce sera la fameuse Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934, qui fera plus de deux cents morts, car on profitera de cette opportunité pour régler d'autres comptes...

On a sans doute affirmé par la suite que l'homosexualité de Röhm ne fut pas la cause principale de son élimination, et qu'elle ne constitua qu'un prétexte pour éliminer un personnage qui pouvait devenir politiquement dangereux. Au-delà des affirmations divergentes que les uns et les autres ont pu émettre à cet égard, il reste l'"explication" qu'ont donnée eux-mêmes les nazis et qui fit l'objet, le 1er juillet 1934, d'un communiqué officiel de leur bureau de presse : "L'opération d'arrestations offre moralement des images si affligeantes que toute trace de commisération devrait disparaître."

Texte : Le Triangle Rose, Jean Boisson (lire).

Photo : Carte postale représentant Ernst Röhm lors d'un rassemblement à Dortmund en 1933 (orig : USHM)
"Parce qu'elle s'appuyait sur des préjugés existant au sein de la population, l'idéologie anti-homosexuelle qui servit de prétexte à la Nuit des longs couteaux contribua incontestablement à cimenter l'approbation publique qui entoura l'évènement. C'est cette approbation qui incita les nazis à penser qu'ils pourraient, à l'avenir, recourir au meurtre à grande échelle dans des conditions identiques."

Texte : De l'Eldorado au IIIe Reich, conférence de G. Koskovich (lire).

Photo : Groupe de S.A. au repos après une parade. Röhm et Hitler en médaillon. (orig : Magazine Voilà, édition juin 1937)
"Il est un second fait, celui là propre à la perception du sort des homosexuels, qui tient à l'ambiguïté qui régna longtemps et qui règne encore autour de la question des relations entre nazisme, camps et homosexualité. Il y a là en fait deux problèmes. Le premier, déjà évoqué, est celui qui touche à une certaine image homosexuelle qui colla aux nazis avant leur accession au pouvoir, et plus essentiellement encore après la guerre. Avant, elle était essentiellement due à la fois à la critique de la morale "bourgeoise et bigote" à laquelle avait pu se livrer Hitler dans Mein Kampf, et aux scandales, largement exploités par la presse de gauche, liés à l'homosexualité quasi-déclarée de Röhm. Même si, dès juin 1934, la "nuit des longs couteaux" y mit bon ordre, si l'on peut dire, les milieux antifascistes continuèrent de cultiver cette image au point que l’équation “nazi = homosexuel” devienne un lieu commun bien ancré à la libération et perceptible jusqu’à aujourd’hui."

Texte : Négation,dénégation, Michel Celse et Pierre Zaouï (lire).

Photo : Affiche de 1933 assurant la promotion du film de Leni Riefenstahl sur le Rassemblement de Nuremberg. (orig : site "Nazi propaganda: 1933-1945")
"Les nazis entreprirent dès 1933 – et non après la “Nuit des longs couteaux”, comme il a pu souvent être dit – leur travail de terreur à l'égard des homosexuels, fermant les bars, interdisant toute organisation, orchestrant de massives campagnes de propagande anti-homosexuelle, et surtout multipliant les razzias de police et les exactions physiques dans les lieux de rencontre. Sur un plan juridique, la mainmise des nazis sur la justice permit une application zélée d'abord du paragraphe 175 existant, puis d'une nouvelle version à compter de 1935."

Texte : Négation,dénégation, Michel Celse et Pierre Zaouï.

Photo : Couple photographié à Berlin en 1930. (orig : Schwules Museum, Berlin)