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Les stages de guérison à Sachsenhausen


Avant la guerre, à l'époque où se déroulaient les Jeux olympiques de Berlin, les autorités avaient procédé à un ratissage des routes et des agglomérations urbaines en faisant arrêter les mendiants, les vagabonds ainsi que les prostituées et les homosexuels devenus par trop envahissants. On les avait expédiés dans les camps de concentration pour les rééduquer et les adpater à des occupations plus utiles. A Dachau, où les homosexuels étaient infiniment moins nombreux qu'à Sachsenhausen, leur présence posait déjà un problème sérieux à l'administration. Le commandant et le chef de la garde du camp jugeaient préférable de les disperser dans les différentes baraques ; moi, j'étais d'un avis contraire : je ne les connaissais que trop bien d'après mes expériences du pénitencier. Effectivement, au bout de peu de temps, les rapports en provenance de tous les blocs venaient nous signaler que des relations homosexuelles s'établissaient entre les internés. On eut recours à des sanctions qui ne produisirent pas le moindre effet : la contagion se répandait rapidement.

Sur ma proposition, on les réunit dans un seul bloc. On leur désigna un chef de chambrée qui savait les manier. On les fit travailler en les séparant des autres internés : pendant un bon moment ils furent chargés de tirer le rouleau compresseur sur la route. On leu adjoignit quelques prisonniers qui s'adonnaient au même vice et qui se trouvaient dans d'autres secteurs. D'un seul coup, l'épidémie avait disparu, abstraction faite de quelques cas isolés. Quant à ceux qu'on avait rassemblés dans une seule baraque, ils étaient soumis à une surveillance suffisamment sévère pour leur enlever toute possibilité de se livrer à leur vice.

(...) A Sachsenhausen, les homosexuels avaient été, dès le début, internés dans un seul baraquement. Ils travaillaient, séparés des autres, dans une carrière de terre glaise. Ce n'était pas un travail facile : chacun d'eux devait extraire une quantité définie pour remplir un certain nombre de wagonnets. Ils étaient donc exposés à toutes les intempéries, car il leur incombait de fournir le matériau nécessaire à la marche ininterrompue de la poterie. Eté comme hiver, le régime était le même.

Ce travail pénible destiné à les rendre "normaux" n'exerçait pas la même influence sur les diverses catégories d'homosexuels.

Il était nettement salutaire pour les "tapettes", les prostitués de sexe masculin qui préféraient leurs occupations lucratives au travail le plus facile. Ce n'était pas de vrais invertis : le vice n'était pour eux qu'une profession.

Les dures conditions de l'existence dans un camps et le travail difficile agissaient sur eux favorablement. En grande majorité, ils s'adonnaient assidûment au travail et prenaient soin de ne pas se faire remarquer afin d'obtenir rapidement leur libération. Ils évitaient de frayer avec les homosexuels authentiques pour prouver qu'en réalité ils n'avaient rien de commun avec eux.

Beaucoup d'entre eux furent effectivement libérés sans courir le risque de retomber dans leur vice. La leçon avait bien servi, d'autant qu'ils étaient pour la plupart très jeunes.

Il y avait une autre catégorie qu'on pouvait rééduquer : les hommes qui s'étaient découvert un penchant pour l'homosexualité après avoir été dégoûtés par des rapports trop fréquents avec les femmes et qui espéraient trouver un nouvel excitant dans leurs vies de parasites.

Par contre, ceux qui s'étaient laissé entraîner d'une façon durable à leurs penchants vicieux restaient incurables. Il y avait très peu de différence entre eux et les vrais homosexuels, qui étaient d'ailleurs très rares. Le travail le plus pénible, la surveillance la plus sévère ne contribuaient en rien à leur guérison. Dès qu'ils en trouvaient la moindre occasion, ils retombaient dans les bras des uns des autres. Tant que leur déchéance n'était pas trop accentuée, ils continuaient à s'adonner à leur vice. On les reconnaissait de loin. Leurs manières efféminées, leur afféterie, leur façon doucereuse de s'exprimer, leur maintien aimable à l'égard de ceux qui étaient invertis ou avaient un penchant pour l'homosexualité les distinguaient nettement de ceux qui s'étaient détournés du vice, qui voulaient s'en guérir définitivement et qui offraient à l'observateur tous les symptômes d'une guérison rapide.

Tandis que les hommes animés d'une ferme volonté de renoncer à leurs habitudes se montraient capables de supporter le travail le plus dur, on voyait les autres dépérir lentement. Selon leur constitution, leur déchéance physique était plus ou moins rapide. Incapables de renoncer à leur pratique, ils savaient qu'ils ne seraient pas libérés et cette tension psychologique contribuait sérieusement au dépérissement physique de ces natures, généralement hypersensibles. Il n'était pas difficile de prévoir une issue fatale chaque fois que la maladie ou la mort enlevait à l'un de ces hommes son "ami ". Beaucoup d'entre eux se sont suicidés. Dans la situation où ils se trouvaient, "l'ami" représentait tout pour eux. Dans plusieurs cas, nous avons vu deux amis se donner simultanément la mort.

En 1944, le Reichsführer organisa à Ravensbrück des "stages de guérison ". Un certain nombre d'homosexuels qui n'avaient pas donné de preuves définitives de leur renonciation au vice furent appelés à travailler avec des filles et soumis à une observation très stricte. On avait donné aux filles l'ordre de se rapprocher, sans en avoir l'air, de ces hommes et d'exercer sur eux leurs charmes sexuels. Ceux qui s'étaient vraiment améliorés profitèrent de l'occasion sans se faire prier; quant aux incurables, ils ne gratifiaient pas les femmes d'un seul regard. Si celles-ci se montraient trop provocantes, ils s'en détournaient avec dégoût et horreur. Après les avoir soumis à cette épreuve, on procéda à une sélection de ceux qui paraissaient mériter la libération. Mais, à titre de vérification, on fournit à ces derniers une nouvelle occasion d'entrer en rapport avec des êtres du même sexe. Presque tous la dédaignèrent et se refusèrent farouchement à céder aux provocations de vrais invertis. Mais il y eut aussi des cas limites, des hommes qui voulaient profiter des deux possibilités : on pourrait peut-être les désigner comme "ambivalents".

En tout cas cette possibilité d'observer la vie et le comportement des internés homosexuels de toutes les catégories m'a paru extrêmement instructive.

Source: "Le commandant d'Auschwitz parle", Rudolf Höss, Editions Maspéro, Paris, 1985.

Photo (en haut) : Entrée (actuelle) du camp de concentration de Sachsenhausen (vue de l'intérieur du camp).

Photo (en bas, à gauche) : Rudolf Höss, lors de son témoignage en 1946 devant le tribunal de Nuremberg.

La castration forcée de Friedrich-Paul von Groszheim

Friedrich-Paul von GroszheimLes années vingt, qu'on appelle aussi l'Age d'Or des Années Vingt, furent pour moi une période merveilleuse. En disant cela, je ne me méprends pas sur les problèmes de ces années : le chômage, la paupérisation rampante et la radicalisation politique. [...] A Lübeck, on se rencontrait à l'Eldorado. En fin de semaine, grâce aux trains modernes à impériale, je me rendais souvent à Hambourg. L'après-midi, je faisais les boutiques du centre ville, puis j'allais au Pavillon de l'Alster. La galerie qui ornait ce dernier était notre lieu de rendez-vous, que nous appelions "la colline chaude"..

[...] Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Friedrich-Paul von Groszheim se rend pleinement compte, au début des années trente, du danger imminent que représente la montée du national-socialisme en Allemagne : "En 1933, j'avais 26 ans, et le premier cabinet d'Hitler m'apparaissait déjà comme quelque chose de grave. Je craignais que nous n'ayons à endurer ce personnage durant une période plutôt longue."En 1934, il prend conscience de l'immédiateté du danger qui le menace personnellement : "Après qu'Ernst Röhm, le chef de file des SA, ouvertement homo, fut assassiné sur ordre d'Hitler, pour nous, les pédés de Lübeck, une chose devenait claire, c'est que cela n'était qu'un début ! A alors germé quelque chose de l'ordre de la solidarité. Des simples tapineurs jusqu'aux pédés aisés, on se disait : "Quoi qu'il advienne à présent, il faudra bien nous serrer les coudes..."

"[En 1936], peu après les Jeux Olympiques de Berlin, une descente eut lieu dans notre maison, tout à fait par surprise. [...] On découvrit chez moi une pile de photos de garçons et on les remit à la police des moeurs."

"Mais, avant même qu'il s'ensuivit quoi que ce soit de cet événement, le 23 janvier 1937 on assista à l'une des rafles d'homosexuels les plus importantes de toute l'époque nazie. Ce jour-là, 230 pédés furent appréhendés à Lübeck. Quant à moi, on m'arrêta à l'aube, dans mon lit. Aucun d'entre nous n'avait été surpris en flagrant délit. Ce sont essentiellement les SS qui ont mené toute l'action, avec l'aide d'un mouchard que nous connaissions tous. Il était lui-même pédé et se promenait souvent le long de la Trave où il dénichait ses contacts. Je n'avais jamais rien fait avec lui, mais je le connaissais de vue."

"Ce qui se produisit ensuite, vous ne pouvez l'imaginer aujourd'hui. Nous fûmes tout d'abord emmenés à la prison de Lübeck. Les véritables interrogatoires ne commencèrent qu'en février. C'est alors que nous fûmes transférés au "Magasin de laine", c'est à dire à la centrale de la Gestapo, située près de la cathédrale de Lübeck. Là, j'étais dans une cellule glaciale, pleine d'excréments et d'urine. J'avais toujours sur moi les vêtements légers que je portais lorsqu'on m'avait arrêté. A plusieurs reprises ont vint me chercher, et j'eus droit à de terribles passages à tabac. On nous sommait de nous dénoncer mutuellement... Je n'ai pas crié, car, pour rien au monde, je ne voulais laisser voir à ces gens mon talon d'Achille... Une fois, ils m'ont tordu le cou, il y a eu un tel craquement au niveau de ma vertèbre cervicale que j'ai pensé : cette fois, c'en est fait de moi... Les coups et la trique, ça allait jusqu'à ce que le sang gicle..."

"Après cela, on nous rejetait dans l'immonde cellule, toutes nos plaies ouvertes exposées à la saleté. Je ne pouvais même pas m'allonger car tout mon corps me faisait souffrir. Une fois, j'ai demandé l'assistance du brigadier : "Pourriez-vous m'aider à panser mes plaies ?" Me toisant de toute sa hauteur, il s'est contenté de répondre : "Je ne vois rien !" Cette mentalité était typique, c'était celle du parfait nazi..."

"En novembre 1937, je fus condamné à neuf mois de prison pour infraction à l'article 175 qui réprimait l'homosexualité masculine. Comme j'avais déjà écopé de dix mois de détention préventive, je fus, après pourparlers, effectivement relaxé. Mais il va de soi que mon existence était ruinée, car je ne pouvais plus m'occuper de mes affaires de négoce. Je dois ajouter que la majorité de la population était clairement du côté des nazis. Les gens trouvaient cela parfaitement judicieux de procéder enfin à un "nettoyage" parmi les pédés. Pour nous, il n'y avait aucune compassion, rien."

"Dès 1938, je fus à nouveau arrêté, cette fois en pleine rue. J'étais tout à fait seul, complètement livré à moi-même. Ces humiliations et tourments constituent la période la plus terrible de ma vie. Le 25 novembre 1938, je fus soudainement libéré, mais on s'empressa d'ajouter : "Soit vous vous faites castrer, soit on vient vous chercher à nouveau !" L'opération fut réalisée le 15 décembre 1938.


Source : La Déportation des Homosexuels, onze témoignages, Allemagne 1933-1945, Lutz van Dijk, éditions H&0, 2000.

Photo : Friedrich-Paul von Groszheim

De la fascination à la persécution

"L'art nazi s'avère être une des clefs d'analyse et de compréhension du régime national-socialiste" (Léon Poliakov). En tout cas, il permet d'appréhender la fascination exercée par l'homosexualité sur les nazis et son retournement en une impitoyable persécution.

Au lendemain de la défaite allemande de 1918, le rêve d'un retour à l'état de nature déferla sur le pays dévasté, qui réveilla de nombreuses tentatives de résurrection des cultes germaniques préchrétiens. Une glorification mythique de la "virilité", une relégation des femmes à l'église, la cuisine et la nurserie (Kirche, Küche, Kinder, les 3 "K") balisèrent sournoisement les voies à une ambiguïté certaine quant à l'homosexualité. Le Parti Social Démocrate allemand (SPD), premier parti politique allemand sous Weimar, soutient la lutte homosexuelle mais de façon feutrée. Le Parti Communiste allemand, lui, s'affirma comme le meilleur défenseur de la cause homosexuelle : "la classe dirigeante utilise le code pénal pour satisfaire ses instincts sadiques : il est de son intérêt de réguler la vie sexuelle des classes populaires et aussi de tenir en tutelle le prolétariat" (F. Tamagne). Mais l'un et l'autre déclencheront des campagnes homophobes pour stigmatiser "l'homosexualité bourgeoise, perversion fasciste".

L'homophobie hystérique, dont le champion fut Heinrich Himmler, ne fut pas la position initiale du Parti national-socialiste, même si son impitoyable logique interne devait le mener à une hostilité radicale face à l'homosexualité. Le premier ouvrage de Hans Blücher, proche des SA, "affirma la composante homoérotique des mouvements de jeunesse allemande, base d'une théorie globale de l'Etat Viril" (Françoise Tamagne). S'appuyant sur les travaux et théories d'Adolf Brand, son exact contemporain, fondateur de la Gemeinschaft der Eigenen (Communauté des Particuliers), il veut fonder une société élitiste, aristocratique, un état culturel réunissant de jeunes hommes de valeur, unis par les liens invisibles de leur amour" (F.T. opus cité). "La société masculine est le moyen idéologique de se protéger de la nuit sociale. L'homoérotisme est la voie d'accès aux sphères suprêmes de l'Etat : il est à l'origine du pouvoir". L'idéologie qui sous-tend les mouvements qui s'en inspirent, nationalistes et réactionnaires, est ainsi décrite par Nicolaus Sambart ("Chroniques d'une jeunesse berlinoise, 1933-1943, cité par F. Tamagne) : "un culte de la virilité, de la camaraderie, de la fidélité (…) dont le but était l'érotisme masculin ou, pour m'exprimer sans voile, les relations homosexuelles qu'entretenaient les membres de l'équipe de base, au centre de laquelle se trouvait le guide charismatique, le héros des hommes."

La mythologie et l'art nazis s'inscriront très exactement dans cette optique. Le mythe de l'arianité servira à l'exaltation de "l'homme nouveau" dont les attributs sont la virilité et la camaraderie, la force et la vaillance. La "nouvelle race des seigneurs" s'illustre par sa robustesse et sa santé physique, signes d'humanité et d'équilibre. Arno Breker et Joseph Thorak dérivent de la beauté, de la perfection corporelle à l'exaltation de la force brutale par la démesure musculaire et la dureté des traits du visage imprimés dans la pierre. L'homoérotisme est plus que suggéré par l'art nazi qui prône le culte du corps masculin, nu, huilé et musclé, offert en des poses athlétiques suggestives, qui ne peuvent que faire naître le désir du spectateur pour un corps si parfait - non sans qu'à l'admiration et l'envie ne se mêlent des sentiments plus troubles que fortifient les incessants appels à la "camaraderie virile".

La production cinématographique du IIIe Reich est très marquée par l'homoérotisme. L'amitié masculine, la beauté virile, l'héroïsme en sont des constantes. L'ardeur de la jeunesse, son enthousiasme, son indépendance sont les forces régénératrices de la nation allemande, mais tout cela est miné par un malentendu ravageur. Quelqu'aît pu apparaître une "homosexualité à la mode", et même si une certaine "communauté homosexuelle" brasse les classes sociales et défie les catégories où l'on se plaît à classer les homosexuels, ceux-ci, jusque dans l'affirmation de leurs différences qu'ils veulent voir reconnues, répugnent à cette réduction de l'originalité de chacun disparue, fondue en une masse uniforme, but ultime du système nazi. Il y a autant de constructions identitaires homosexuelles que d'individus. Ce sont les aléas d'un cheminement plus ou moins long, tour à tour douloureux et épanouissant, qui permettent à tout un chacun de reconnaître sa singularité et de l'accepter. Si, dans toute existence, l'interpénétration des sphères publique et privée est le résultat d'un dosage jamais acquis une fois pour toutes, cela se vérifie encore davantage dans la vie des homosexuels. A la question de l'homosexualité, chacun ne peut donner qu'une réponse individuelle, mais la question n'est pas posée à tous de la même façon, au même âge, au même degré de connaissance de soi-même, des liens en soi-même de l'affectivité et de la sexualité. Les homosexuels n'ont pas bâti leur identité sur des expériences uniques, mais le plus souvent avec les uns, homosexuels ou non, et contre les autres. Socialement, mais aussi politiquement, ils furent souvent instrumentalisés au service, fût-ce dans l'exécration, d'une cause qui n'était pas la leur.

Les discoboles, de Karl Abiker, réalisés pour les Jeux olympiques de Berlin, en 1936.Sous la République de Weimar déjà, l'Allemagne vaincue prônait le redressement de la nation par le sacrifice individuel, mais l'entre-deux-guerres fut aussi la féconde période des "années folles". Les jeunes voulaient se démarquer de la "génération sacrifiée", celle de leurs parents. Le corps sain et sportif que l'on offre en modèle est pour les uns un appel à la joie de vivre en liberté, pour les autres l'objet du sacrifice demandé par la Patrie, le Parti, la Race.

Le surinvestissement de la virilité, par laquelle on est censé gagner la guerre, exaltation de la violence, de la brutalité refusées par les uns, est pour les autres appel au plaisir. Les théories des porteurs de torches, guerriers blessés et autres colosses nus à la musculature hypertrophiée sont pour les uns symboles de héros vainqueurs, d'exemples à reproduire par le sacrifice de soi et pour d'autres des victimes abîmées dans un désastre national, dont l'immolation ne fut qu'une criminelle aberration. Le contresens et le malentendu ne pourront résister aux coups de butoir du national-socialisme.

Dès l'avènement au pouvoir de Hitler, la persécution homophobe commence, et il faut remarquer qu'aussitôt elle s'accompagne d'un sadisme que l'on ne peut comprendre que comme l'aveu inversé de la fascination exercée sur les tenants du pouvoir par l'homosexualité, une façon de se dédouaner, de se déculpabiliser par le crime de toute honte d'un désir inassouvi. La lutte du nazisme contre l'homosexualité sera sans merci.

Le désir homosexuel est abhorré par l'idéologie nazie. L'homme aryen ne peut que désirer la domination de sa race sur tout autre, l'écrasement du plus faible par le plus fort. La femme de par sa nature biologique ne peut avoir d'autre rôle social que celui de la maternité pour la survie de la patrie et le bien de l'Etat. "En dehors de la maison familiale, la jeunesse allemande doit être éduquée physiquement, spirituellement et socialement dans l'esprit du national socialisme au service du peuple et de la communauté nationale" (loi du 22.12.36). L'homosexualité manifeste la dégénérescence de l'Occident. "L'homosexualité est un danger pour l'Etat : elle porte atteinte au caractère et à l'existence civique des hommes" (Dr Lorenz). Dès 1935, tout acte inspiré par le désir sexuel d'un homme à l'égard d'un autre homme est déclaré criminel par nature, et le juge est invité par la loi à apprécier le juste châtiment sur la base d'un "sentiment général sain" et des "sources non écrites du droit", autrement dit, laissé à sa discrétion.1936. Himmler devient chef de la police nazie. Avec lui, la terreur anti-homosexuelle s'organise : éradication et rééducation. Les homosexuels sont ravalés au plus bas degré d'une prétendue échelle d'humanisation. Le nazisme veut enregistrer, recenser, réprimer tout acte homosexuel. Rien ne doit échapper au contrôle de l'Etat.

La sexualité normale ne peut être que reproductrice : avortement et homosexualité sont donc des crimes, mais certains coupables sélectionnés pourraient peut-être, par les soins de L'Institut allemand de recherches psychologiques et psychothérapiques, être réorientés vers la normalité. Le traitement des homosexuels ne fut jamais homogène : certains furent lourdement condamnés, d'autres épargnés. La détention préventive de 12 à 24 mois durera aussi longtemps que nécessaire, "au gré des chefs de camp de réforme ou de camp de travail. De 1937 à 1940, 90 000 homosexuels furent fichés. Certains prisonniers pouvaient être relâchés s'ils témoignaient d'une certaine attirance pour les femmes. Beaucoup moururent sous la torture, de malnutrition, des suites de pseudo expériences médicales pour lesquelles les homosexuels étaient particulièrement recherchés. Il sera à jamais impossible de dire combien d'homosexuels succombèrent à la répression nazie. L'accusation d'homosexualité servit facilement le régime nazi dans l'élimination de ses opposants. Il s'en servit notamment contre l'Eglise catholique qui ne cessait de protester contre l'école unique en Allemagne. Au lendemain de l'encyclique de Pie XI "mit brennender Sorge" du 14 mars 1937 qui condamnait les fondements idéologiques du nazisme, le 30 mai 1937, devant 25 000 personnes réunies à Berlin, Joseph Goebbels, exploitant les plus bas instincts d'une foule chauffée à blanc contre "les corrupteurs de la jeunesse", poussait ses sbires à faire hurler par la multitude : "Pendons-les ! Massacrons-les !". De 1937 à 1945, plus de 4 000 membres du clergé allemand moururent de faim, de maladie ou sous la torture dans les camps de concentration. Dans bien des cas d'élimination décidée par le pouvoir suprême hitlérien, l'accusation d'homosexualité, fut-elle totalement infondée, fit son œuvre.

Les fantasmes sexuels, homosexuels, qui firent pour une part le succès du nazisme (retour à la nature, force et discipline de garçons hiérarchisés par leurs exploits sportifs) sont ceux-mêmes qui, dévoyés par l'impérialisme, la confiscation de toute liberté, l'exaltation fanatique d'une mythique pureté raciale dans l'imaginaire collectif, serviront, la guerre approchant, à mobiliser les énergies contre ces éternels marginaux, ces insoumis que sont les homosexuels.

Rien n'est jamais définitivement conquis. L'identité d'une personne ne peut se fonder entièrement sur son orientation psychoaffective et sexuelle. Elle se construit tout au long des âges de la vie. Chaque individu doit, sinon en justifier la cohérence, du moins s'efforcer d'y donner sens, signification et orientation, pour lui-même mais aussi dans et pour la société dont il est partie prenante. Aucune idéologie totalitaire, de droite ou de gauche, ne pourra jamais s'accorder à cette dangereuse liberté humaine, à ce risque que présente un désir homosexuel hors norme.

Sources :
Histoire de l'Homosexualité en Europe, Florence Tamagne, Ed. du Seuil, Paris, mai 2000.
L'Art nazi, Adelin Guyot et Patrick Restellini, Ed. Complexe, Bruxelles, 1996.

Texte : Blaise Noël, psychologue-psychothérapeute, 2000.

Illustrations : (en haut, à gauche) Nazi dévisageant un camarade tombé au combat. Origine : Deutschland erwacht - (Hamburg: Cigaretten- Bilderdienst Hamburg-Bahrenfeld). Voir site "Nazi propaganda: 1933-1945". (En bas à droite) Les discoboles, de Karl Abiker, sculpture réalisée pour les Jeux olympiques de Berlin, en 1936.

Un mythe bien préservé

En mai 1933, les nazis mettent à sac l'Institut Hirschfeld de Berlin : dix mille livres brûlés, cinquante ans de recherches détruits, et l'exil de M. Hirschfeld, la déportation de Kurt Hiller, son bras droit; 1933, c'est aussi l'incendie du Reichstag et l'accusation portée contre van der Lubbe d'en être l'homosexuel incendiaire. Van der Lubbe, "agent du complot bolchevique dans la presse nazie, il est un trouble homosexuel, tenu par d'obscurs chantages, aux yeux des communistes et des démocrates", rapporte Guy Hocquenghem dans Race d'Ep ! qui souligne que l'accusé "subit la loi de l'échange entre les propagandes dont les homosexuels sont à l'époque les victimes".

Quelques mois plus tard, le 30 juin 1934, c'est la Nuit des longs Couteaux, l'assassinat de deux cents SA, dont Röhm.Les mesures qui suivront seront sévères : le 22 février la prostitution est interdite, le 23 mars les bars et les hôtels homosexuels sont fermés, le 3 mars la pornographie est interdite. Durant le mois de mars de la même année commence la campagne contre les homosexuels, les juifs, les noirs et les jaunes. Une loi est votée imposant la stérilisation de tous les homosexuels, schizophrènes, épileptiques, drogués, hystériques, aveugles et malformés de naissance. En 1935, rapporte Victor Norton, "cinquante-six mille personnes furent ainsi traitées". C'était l'anéantissement des mouvements homosexuels, la chape de plomb nazie s'étendait complètement sur l'Allemagne. Un an plus tard, Hitler ouvrait les Jeux Olympiques avec la participation des puissances occidentales...Qu'en est-il de cette fameuse légende "homosexualité et fascisme", si propice au silence permanent ? Röhm le nazi, chef des SA, l'homosexuel notoire, fut même soutenu par Hitler lorsqu'il eut l'audace en 1925 d'intenter un procès à un gigolo qui l'avait volé. On dit même qu'il tenta de s'opposer au paragraphe 175. Sans doute y avait-il de nombreux homosexuels parmi les SA, mais après tout si des chefs nazis étaient homosexuels, "le théoricien officiel du racisme nazi, Rosenberg, était bien juif... Mais on n'a jamais pensé à le reprocher au peuple d'Israël", écrit fort justement Hocquenghem dans Race d'Ep !. Les déclarations du parti nazi et celles d'Hitler qui suivirent la Nuit des longs couteaux sont révélatrices des véritables sentiments d'Hitler. Ainsi, quand l'armée de Röhm atteindra plusieurs centaines de milliers d'hommes en 1932, Hitler y verra une réelle menace, d'autant que les idées de Röhm ne correspondaient pas à celles des gros bailleurs de fonds du parti. Il tentera de faire assassiner Röhm par l'intermédiaire du juge du parti, Walter Buch. Le complot échoue, mais aboutira deux années plus tard à Bad Wessee, le 30 juin 1934, la Nuit des longs couteaux.

Les personnes ou les groupes qui reprennent cette légende ne font que perpétuer les premières attaques menées contre les homosexuels. Les nazis avaient trouvé que l'Internationale était noyautée par les juifs. Les soviétiques des années trente verront beaucoup d'homosexuels dans la rangs nazis. C'est l'époque - 1933 - où Maxime Gorki écrit dans l'Humanisme Prolétarien : "Dans les pays fascistes, l'homosexualité ruine la jeunesse et fleurit sans punition (...) Il y a déjà un slogan qui circule en Allemagne : Eliminez les homosexuels et le fascisme disparaîtra." Les potentats du Kremlin nouvelle mouture appliquent la formule efficacement. En mars 1934, une violente campagne anti-homosexuelle est lancée, dirigée par Kalinine qui assimile les homosexuels à des criminels sociaux. Un décret est signé par Kalinine lui-même, rendant les rapports intimes entre individus de sexe masculin passibles d'une peine de prison de trois à huit ans. Une grande rafle est dirigée à travers tout le pays, la police secrète arrête les homosexuels à Moscou, Odessa, Leningrad, Kharkov et dans d'autres grandes villes, et les déporte en Sibérie. Trois mois plus tard, Hitler organise la Nuit des longs couteaux comme pour se laver des accusations de la présence d'homosexuels dans les rangs nazis; de la même manière les campagnes antisémites se déclencheront en URSS. Communistes ou non communistes reprennent encore cette thèse plus ou moins inconsciemment, du lien entre homosexualité et fascisme, entretenant en cela le silence qui frappe toujours les déportés au Triangle Rose.

Source: Histoire d'un génocide oublié, Jean-Pierre Joecker, éditions Persona, Paris, 1980.
"L'homoérotisme est plus que suggéré par l'art nazi qui prône le culte du corps masculin, nu, huilé et musclé, offert en des poses athlétiques suggestives, qui ne peuvent que faire naître le désir du spectateur pour un corps si parfait - non sans qu'à l'admiration et l'envie ne se mêlent des sentiments plus troubles que fortifient les incessants appels à la "camaraderie virile."

Texte : De la fascination à la persécution, Blaise Noël (lire).

Photo : Les discoboles, Karl Abiker, statues réalisées pour les Jeux olympiques de Berlin de 1936. (orig : Florida Center for Instructional Technology)