Affichage des articles dont le libellé est Staline. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Staline. Afficher tous les articles

Homosexualité et trahison

Jean Le Bitoux : Il y a un parallèle constant dans votre oeuvre entre la fascination de l'ordre militaire, le refus de la violence et l'homosexuel à la recherche de fortes symboliques. Par exemple, l'homosexuel Daniel dans Les Chemins de la liberté applaudit l'arrivée des troupes allemandes dans Paris. Cette adhésion à l'ordre mâle se retrouve chez Genet. L'homosexuel ne serait-il en politique qu'un traître virtuel ?

Jean-Paul Sartre : C'est possible. Je ne l'ai pas dit parce que dans un sens ça a cessé de me regarder. Je n'étais pas homosexuel, donc je ne pouvais pas le dire. J'aurais essayé de le penser ou de penser quelque chose d'équivalent si j'avais été homosexuel. Et je pense en effet que l'homosexuel est un traître en puissance. Mais il faut bien comprendre ce que ça veut dire. Le traître, c'est l'aspect noir de la chose ; mais l'aspect blanc, doré, c'est que l'homosexuel essaie d'être une réalité profonde, très profonde. Il essaie de trouver une profondeur que n'ont pas les hétérosexuels ; mais cela même, cette profondeur qu'il essaie d'avoir avec simplicité, avec clarté, eh bien l'autre côté noir le reprend ; il y a dans l'homosexuel un aspect noir qui le définit, qui se fait sentir à lui et pas nécessairement aux autres.

JLB : Hitler a fait massacrer les SA en 1934, en prétendant que l'homosexualité était dangereuse pour l'ordre social. Staline venait juste de déclencher des rafles similaires. L'homosexuel n'est-il pas le nécessaire épouvantail que l'on dresse chaque fois qu'un régime cherche à consolider son pouvoir ?

JPS : Chaque fois, je ne sais pas. En tout cas, c'est certainement un épouvantail que l'on dresse. Un régime fasciste est en général contre les homosexuels. Seulement n'oubliez pas que dans le régime hitlérien il y avait aussi l'inverse ; les Hitler Jugend étaient très souvent homosexuels ou en tout cas s'orientaient vers l'homosexualité. Il y avait ces deux aspects. Cette ambiguïté existe dans tous les exemples de fascisme, chaque fois qu'il y a des masses retenues, unifiées ou en exercice militaire. Dans tous ces cas, il y a une tendance à l'homosexualité parce que les hommes sont toujours ensemble, dorment ensemble, vivent ensemble, ont des rapports plus ou moins intimes. Il y a donc une menace d'homosexualité ; je dis "menace" parce que les chefs fascistes savent à la fois qu'il y a de l'homosexualité qui naît avec le fascisme, et voulant être en même temps machistes, ils sont contre cette homosexualité. C'est la preuve qu'il y a les deux et cela fait la contradiction profonde d'un régime fasciste, disons dictatorial.

JLB : Mais cela a aussi été le cas de Staline...

JPS : Oui.

JLB : Pourquoi pas un mot dans vos écrits politiques sur l'extermination des homosexuels par Staline et Hitler ?

JPS : C'est parce que je ne savais pas exactement le type de ces massacres. Je ne savais pas qu'ils étaient systématiques, combien ils avaient atteint de gens ; je n'étais pas sûr. Alors je pouvais reprocher une foule de choses à ces dictateurs, mais celles-là, je ne pouvais pas les reprocher puisque je ne les savais pas.

JLB : A quoi attribuez-vous le fait que vous n'aviez pas la connaissance de ces faits historiques ?

JPS : Les historiens en parlent peu. Votre journal [Le GaiPied] est fait pour dire des faits de ce genre. Vous en ferez de temps en temps des analyses.

JLB : Votre nouvelle L'Enfance d'un chef, dans Le Mur, met en scène Lucien Fleurier qui, comme Le Conformiste de Moravia, refuse son homosexualité en se réfugiant dans l'ordre fascisant. Pensez-vous que c'est le cas de nombreux homosexuels à la recherche de solides références hiérarchiques ?

JPS : Je ne sais pas. Le cas de Lucien Fleurier indique bien que ce qu'il a refusé, c'est plutôt le désordre. Il sentait l'homosexualité non pas comme l'ordre mais comme le désordre. Et en effet Lucien Fleurier n'est pas un homosexuel. Il a une tentation mais il est essentiellement un hétérosexuel, bien qu'il ait des tendances homosexuelles. En tout cas, le désir d'ordre ne semble pas lui venir de l'homosexualité : il l'a depuis longtemps.

JLB : Dans vos romans, certains personnages font de la sodomie l'acte dominateur par excellence, qui permet à un homme d'en soumettre un autre. Franz dans Les Séquestrés d'Altona déclare : "Deux chefs, il faut que ça s'entre-tue ou que l'un devienne la femme de l'autre." Pourquoi voir dans la sodomie passive une exécution capitale ?

JPS : C'est un peu une impression que j'ai eue et que j'ai développée à la suite de discussions avec Genet. Quand j'ai fait mon livre sur lui, j'avais la possibilité de lui parler, je faisais mes hypothèses et les lui soumettais. Quelquefois, malgré ses objections, je gardais mon hypothèse, mais de temps en temps, c'est lui qui avait raison. Et puis parce que je voyais ça comme ça. Je ne prétendais pas qu'en toutes circonstances, c'est ainsi qu'il fallait le voir, mais dans la situation de Franz, jeté à l'armée par les Allemands -- ses chefs --, je voyais ça comme une exécution. Il était tout le temps soumis à l'exécution et, finalement, c'était une exécution capitale puisqu'on le soumettait. Je vous dis là une destinée possible de l'homosexuel : la société hétérosexuelle le domine et le conduit plus ou moins sournoisement à une exécution capitale.

Source : Entretiens sur la question gay, Jean Le Bitoux, préface de Michael Sibalis, éditions H&O, 2005, pages 39-43.

Photos : (en haut, à gauche) Jean Le Bitoux ; (en bas, à droite) Jean-Paul Sartre.

L'homosexualité : un crime social

L'idée largement européenne d'un retour à la nature, celle d'une liberté loin des usines et du carnage de 1914-1918 ont également fait leur chemin jusqu'à Saint-Pétersbourg. L'Europe "qui bouge" en ce début de XXe siècle, et qui souhaite socialement et culturellement bouleverser la culture et revendiquer les mêmes modernités, passe moins par des interpellations populaires que par l'influence des milieux culturels au fait de l'évolution des espaces de liberté dans les capitales européennes.

Outrance héroïque de la liberté, dès 1917 et jusqu'en 1923, des manifestations révolutionnaires ont lieu, où des marcheurs et des marcheuses se dénudent pour défiler en tenue d'Adam et Eve, pour dire la simple vérité des corps. Des militants nudistes d'il y a un siècle surgissent de la sorte, en pleine rue à Moscou mais aussi à Petrograd, à Odessa ou à Saratov. Comme le commente Alain Sanzio : "Les manifestants s'y dévêtaient de toutes les hardes de l'ancien régime : haillons élimés des pauvres, oripeaux clinquants des nobles, ils jetaient aux quatre vents les popes, les Raspoutine, les corvées, la famille ancestrale, l'asservissement domestique des femmes." Pris de vertige, Lénine bloque, ne comprend plus, s'emporte. Il écrit en 1920 : "La révolution ne tolère pas de débordements orgiaques comme ceux qui sont chose normale pour les héroïnes et les héros décadents de d'Annunzio. Le dérèglement de la vie sexuelle est bourgeois, c'est une manifestation de la décadence (1)."

Une chape de plomb va vite retomber sur ce peuple en effervescence. Critique sur l'évolution des événements, Léon Trotski note dans La Révolution trahie : "Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul doute le besoin qu'éprouve la bureaucratie d'une stable hiérarchie des rapports sociaux, et d'une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers servant d'appui à l'autorité et au pouvoir." Va être rétablie la répression homosexuelle et réhabilitée la version gréco-latine de la décadence par l'homosexualité, un mythe désormais partagé par Adolf Hitler et Joseph Staline. L'homosexualité signerait donc la fin des civilisations les plus emblématiques. La faiblesse théorique en la matière de la part des artisans d'un monde nouveau n'y résistera pas. Complice de ces amalgames, dans son célèbre ouvrage L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Friedrich Engels expédie la question en deux ligne définitives, invoquant l'antique civilisation gréco-latine : "L'avilissement des femmes eut sa revanche dans celui des hommes, jusqu'à les faire tomber dans la pratique répugnante de la pédérastie, se déshonorant eux-mêmes et déshonorant leurs dieux (2)".

En 1933, l'homosexualité redevient un crime. Deux ans plus tard, l'avortement est à nouveau interdit, la famille réhabilitée. Le crime d'homosexualité se paie désormais d'environ cinq ans d'internement (3). Comme, depuis un décret du 27 juin 1929, tous les détenus condamnés à des peines supérieures à trois ans sont automatiquement transférés dans les camps de travail, les homosexuels "dépravés" rejoignent à la suite de gigantesques rafles les autres victimes des purges. Ils y retrouvent les artistes dissidents et leurs amis, les femmes trop libres ou les artistes trop impudiques, sans parler d'une jeunesse trop sensible aux choix culturels d'une vie urbaine influencée par les orientations "perverses et bourgeoises" d'un Occident jugé par trop "décadent". Contrairement à une idée convenue, ces purges des années trente sont majoritairement dirigées contre ceux et celles qui ont adopté des valeurs culturelles et des modes de vie contraires à la "nouvelle société". Les politiques y sont très largement minoritaires. Comme le note Nicolas Werth, les "contre-révolutionnaires" ne représentent que 28% des détenus entre 1936 et 1939 (4). Les autres sont des citoyens ordinaires, simplement allergiques aux nouvelles conditions de travail ou au contrôle social des comportements.

Quant à Joseph Staline, il n'a pas bougé quand Adolf Hitler a déporté en priorité les membres du Parti communiste allemand. Par contre, sur le dossier homosexuel, ils se sont retrouvés. Il est loin le temps de la grande encyclopédie soviétique de 1930 qui remarquait : "Il faudrait résorber l'isolement des homosexuels dans une nouvelle collectivité." Apologue de "l'humanisme prolétarien" et chantre d'un régime qui se durcit de toutes parts, l'écrivain officiel Maxime Gorki fait un état des lieux concernant la jeunesse soviétique en 1937 : "Ce n'est pas par dizaines mais par centaines que l'on peut compter les faits confirmant l'influence destructrice et corruptrice du fascisme sur la jeunesse de l'Europe. Il est répugnant de citer tous les faits dans lesquels la bourgeoisie patauge de plus en plus volontiers. D'ailleurs, la mémoire se refuse à plonger dans cette boue." Après un couplet sur son antifascisme et son aversion pour l'antisémitisme, Gorki se fait soudainement saignant sur les homosexuels : "Dans les pays fascistes, l'homosexualité, ruineuse pour la jeunesse, fleurit partout impunément." On croit entendre Heinrich Himmler. Les homosexuels se retrouvent à nouveau dans le rôle du paillasson de l'Histoire. Satisfait de son analyse, Maxime Gorki conclut : "Dans les pays où le prolétariat s'est hardiment emparé du pouvoir, l'homosexualité a été déclarée crime social et sévèrement punie. Une histoire humoristique dit : "Exterminez les homosexuels, et le fascisme disparaîtra"." (5)

(1) Histoire de l'Homosexualité en Europe, Florence Tamagne, Seuil, Paris, 2000. (2) F. Engels, Editions sociales, 1971. (3) Une loi fédérale du 17 décembre 1933 fixe la réclusion pour homosexualité entre trois et huit ans. (4) Les Années de Tourmente, de Munich à Prague, Nicolas Werth, Flammarion, Paris, 1995. (5) Gai Pied, été 1980, dossier sur l'URSS.

Illustrations : (en haut, à gauche) Lénine ; (au milieu) Joseph Staline ; (en bas, à gauche) l'écrivain Maxime Gorki.

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Hachette Littératures, Paris, 2002.

The Institute for Sexual Science


The institute was housed in a lovely building (right) that had belonged to Prince Hatzfeld prior to the revolution. It was one of the finest palaces in Berlin. Hirschfeld purchased it with his own money and endowed it with his considerable collection of scientific material.

In his speech to the scholars, doctors, and politicians who attended the opening in July 1919, Hirschfeld called it "a child of the revolution" -- not only of the uprising that swept Berlin on November 9, 1918, but also of the "great spiritual revolution" that had begun decades earlier with the first stirrings of the homosexual rights movement.

The Institute fo Sexual Science was a repository for all kinds of biological, anthropological, statistical, and ethnological data and documentation relating to sexology. It became a kind of university for sex science, with regular classes on a variety of relevant subjects. It was the first institute of his kind anywhere in the world. It was truly a forerunner of the Kinsey Intitute for Sex Research.

The Scientific Humanitarian Committee, while remaining organizationally independent of the Institute, set up offices in two rooms on the second floor. The building thus became an international center not only for sexual science but for the gay liberation movement.

Medical advice at the Institute was free and lectures by the Institute's specialists were open to the public. In 1919, a marriage counseling bureau was also opened at the Institute. It was consulted by thousands of people, and was so successful that it served as a pattern for similar endeavors in many other countries.

The procession of scientists and politicians who visited the Institute was long and numerous. Scores of persons at a time, representing various political groups, including a number of socialist youth groups and parties, would seek it out as a way of informing themselves on the subject of homosexuality and related questions. Every German who crossed its threshold was given an opportunity to sign the petition against Paragraph 175.

One such delegation to visit the Institute arrived on January 21, 1923. It consisted of Russian doctors, and was headed by the people's commissar of health. Here is what the Committee had to say about their visit in the 1923 issue of its Yearbook:

"On January 21, 1923, the film "Anders als die Andern" was shown to the Russian doctors after they especially requested it. After seeing it, these gentlemen expressed their surprise that a film of such serious and decent content should arouse any scandal at all and that it could be banned. The Herr Minister of Health in conclusion stated how pleased he was that in the new Russia, the former penalty against homosexuals had been completely abolished. He also explained that no unhappy consequences of any kind whatsoever have resulted from the elimination of the offending paragraph, nor has the wish that the penlaty in question be reintroduced been raised in any quarter." (The tsarist antihomosexual law was abolished by decree in December 1917. A decade after this visit by the people's commissar of health, Stalin reintroduced it.)

For fourteen years, the Institute's unique collection of exhibits, its research work, its archives, and its library won for it an international reputation that attracted many foreign scientists and writers. Its brief life came to an abrupt end with the rise of Nazism.

Source: The Early Homosexual Rights Movement (1864-1935), John Lauritsen and David Thorstad, Times Change Press, New York, 1974.

Pictures: (top) The Institute in Berlin ; (middle) Magnus Hirschfeld ; (bottom) Rooms at the Institute.