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Henny Schermann, juive et lesbienne


Henny Schermann, vendeuse à Frankfurt am Main, fut arrêtée par les nazis en 1940. et assassinée à Ravensbrück en 1942.

Les parents de Henny s'étaient rencontrés peu après que son père eut émigré de Russie. Henny fut la première des trois enfants de ce couple juif. Francfort était un important centre économique et culturel.

1933-39 : Après l'accession des Nazis au pouvoir commença la persécution de nombreux groupes "d'indésirables" parmi lesquels les Juifs, les Tsiganes, les homosexuels, les handicapés, ainsi que les politiciens de gauche. Après 1938, pour identifier les Juifs, un décret Nazi fut promulgué prévoyant que "Sara" devait être ajouté comme deuxième prénom de toutes les femmes juives sur leurs papiers officiels. Henny, alors âgée de vingt-quatre ans, travaillait comme assistante dans une boutique et vivait avec sa famille à Francfort.

1940-44 : Au début de l'année 1940, Henny fut arrêtée à Francfort et déportée dans le camp de concentration pour femmes de Ravensbrück. Derrière la photo où on la voit prisonnière, il était écrit : "Jenny (sic) Sara Schermann, née le 19 février 1912 à Francfort sur le Main. Vendeuse célibataire à Francfort sur le Main. Lesbienne licencieuse, ne fréquente que les bars [homosexuels]. A refusé le prénom 'Sara'. Juive apatride."

Henny fit partie des nombreuses prisonnières de Ravensbrück sélectionnées en vue de leur extermination. En 1942, Henny fut gazée dans le centre d'exécution de Bernburg (Copyright © United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C. Translation Copyright © Mémorial de la Shoah, Paris, France).

A noter que :

* Après la prise de pouvoir du parti national-socialiste en 1933, toutes les femmes juives furent contraintes, par décret, d'apposer le nom de Sara après leur nom original. Il s'agissait là d'une marque infamante d'appartenance au peuple juif. Shermann refusa d'utiliser ce second nom et continua de fréquenter les bars homos interdits de Francfort.

* L'hôpital psychiâtrique de Bernburg, à proximité de Magdeburg, était spécialisé dans l'élimination des éléments asociaux. C'est là que Henny Schermann fut gazée.

* Schermann a sans nul doute été exécutée parce qu'elle était juive. Mais les données reprises sur la photo signalétique, l'intérêt direct du médecin eugéniste de Ravensbrück et l'envoi à l'hôpital psychiatrique de Brenburg témoignent de la répression particulière de l'homosexualité féminine, coupable, selon l'idéologie nazie, de faire baisser les taux de natalité du Reich et d'affaiblir la race aryenne. Il va de soi que dans le cas d'une femme juive, ces dernières considérations n'entrent pas en ligne de compte.

Sources : Ravensbrueck, Allemagne, 1941. Stadtarchiv Nuernberg/UNITED STATES HOLOCAUST MEMORIAL MUSEUM #71929a ; United States Holocaust Memorial Museum ; Gay Kosmopol.

Photos : Photos d'identification de Henny Schermann, vendeuse à Frankfurt am Main.

Nazisme et handicap : la mémoire des victimes


Soixante ans après la libération des camps, l'histoire du traitement "social" des personnes handicapées par le régime nazi reste à écrire...

De 1933 à 1945, Adolf Hitler et ses séides ont mis en pratique une politique d'hygiène raciale qui comportait sa case Handicap. Dès le 1er janvier 1934, quelques mois après avoir pris le pouvoir, le Parti National Socialiste allemand mettait en oeuvre cette politique qui instaurait la stérilisation systématique des personnes ayant un handicap d'origine congénitale : surdité, cécité, maladies mentales, malformations physiques, épilepsie... Le nazisme ne réservait ni place ni rôle aux personnes handicapées : considérées comme improductives et inutiles, elles constituaient une charge pour une Allemagne à laquelle une tâche était assignée, dominer le Monde et lui imposer une économie capitaliste de type nouveau.

La documentariste Brigitte Lemaine est l'une des rares à s'être intéressée au sort subi sous le nazisme par les personnes handicapées ; si elle a axé son travail sur les sourds, elle nous apprend beaucoup sur les autres catégories de handicap. Le point de départ de son travail remonte à 1993 : la bibliothèque de Bagnolet (93) avait organisé une rencontre sur les sourds sous Hitler. On y avait appris que 210 sourds juifs français avaient été déportés, et que des survivants avaient fondé, à Tel Aviv (Israël), un mémorial devant recenser les 6 000 sourds assassinés dans les camps d'extermination. Ils soulevaient également un point important: la langue des signes n'est pas une langue écrite. Aussi, leur histoire vécue est transmise oralement; en l'absence de travaux de recherche historique, elle risque de disparaître des mémoires. Le documentaire "Témoin Sourds, témoins silencieux" de Brigitte Lemaine contribue à perpétuer le souvenir de ceux qui, handicapés, étaient condamnés à mort par le régime nazi.

Un travail difficile, comme l'évoque Bernard Mottez, sociologue au Centre National de la Recherche Scientifique, quand il parle des travaux d'un chercheur allemand : "Quand il se rend dans les écoles, les dossiers disparaissent entre le moment où il s'annonce et celui de sa visite". Alors, ce sont des victimes du nazisme qui racontent les persécutions dont elles furent victimes dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Le professeur Horst Biestold rappelle que dès le 15 juillet 1933, six mois après la prise du pouvoir par le Parti National Socialiste, la loi d'hygiène raciale est votée par le Parlement allemand. Une femme sourde évoque les conditions de sa stérilisation forcée; on retirait l'utérus aux femmes, une vasectomie était imposée aux hommes. Sur les 100 000 sourds allemands d'alors, le tiers a été stérilisé. Les réfractaires étaient déportés. Parmi les sourds, des groupes nazis s'étaient constitués, leurs membres dénonçant ceux qui refusaient la stérilisation. L'Eglise elle-même milita pour la stérilisation. Des enquêteurs se rendaient dans les écoles pour recenser, avec l'aide du corps enseignant, les sourds à "traiter". Il n'était pas fait exception des personnes handicapées, bien au contraire, dans la politique d'extermination des Juifs : les chercheurs estiment à 6 000 le nombre de sourds juifs qui ont été déportés dans les camps de la mort.

La population allemande était endoctrinée pour accepter ce "traitement" des personnes handicapées. A l'école, ce problème d'arithmétique était, par exemple, soumis aux élèves : "Un malade mental coûte quotidiennement environ 4 Reichsmarks, un infirme 5,5 RM, un criminel 3,5 RM, un apprenti 2 RM. Faites un graphique avec ces chiffres. D'après de prudentes estimations, il y aurait en Allemagne 300 000 malades mentaux, épileptiques, etc. qui reçoivent des soins permanents. Calculez combien coûtent annuellement ces 300.000 malades mentaux et épileptiques. Combien de prêts non remboursables aux jeunes ménages à 1.000 RM pourrait-on faire si cet argent pouvait être économisé ?". Mais le fondement "scientifique" de la politique nazie se trouve chez des tenants du darwinisme; c'est le cas dans l'ouvrage publié en 1920 par le juriste Karl Binding et le psychiatre Alfred Hoche, "Une vie sans valeur de vie". Ce qu'Adolf Hitler traduira dans "Mein Kampf" : "La nature ne destine à vivre que les meilleurs et anéantit les faibles".

Le programme d'extermination des handicapés et malades mentaux commence en 1940, ce sont des médecins qui ouvrent le robinet dans les chambres à gaz camouflées en douches. En effet, ce qui caractérise le programme "d'hygiène raciale" nazi, c'est qu'il a été techniquement élaboré et exécuté par des médecins : une approche scientifique de la sélection reposant sur une décision médicale de vie ou de mort, sous l'égide du Comité du Reich pour l'étude scientifique des maladies graves, héréditaires et congénitales créé et dirigé par les médecins Karl Brandt et Philip Bouhler. Les camps d'extermination furent au nombre de six, couvrant tout le territoire allemand. Les victimes étaient transportées par une société spécialisée, Gekrat, dans des autocars banalisés. Elles étaient asphyxiées dans des chambres à gaz, ou assassinées par injection médicamenteuse; leurs cadavres furent, durant la première année, incinérés.

Ce procédé prenant trop de temps, il fut remplacé lors de la seconde vague d'extermination par l'ensevelissement en fosses communes camouflées en simples tombes. Durant la première année (1940-41), plus de 70 000 personnes furent ainsi exterminées. Des unités mobiles sont élaborées à la demande d'Heinrich Himmler, chef de la S.S : les victimes sont enfermées dans des camions dont l'échappement du moteur est dérivé pour les asphyxier. Elles sont ensuite incinérées dans les campagnes. Les techniques élaborées pour assassiner les personnes handicapées et les malades mentaux furent, jusqu'en mai 1945, déployées dans les camps d'extermination dans lesquels les Juifs étaient massivement déportés. Malgré le secret imposé aux personnels qui perpétraient ces exterminations, les disparitions et l'inquiétude des familles conduirent le clergé à protester officiellement. Hitler ordonna, le 24 août 1941, l'arrêt du plan d'extermination des personnes handicapées et des malades mentaux, le programme T4. Celui-ci fut poursuivi plus discrètement jusqu'à la chute du régime nazi, en mai 1945. On estime au total à 100 000 personnes les victimes de ce programme d'extermination "thérapeutique".

Et en France ? Il sera important de savoir comment les Français se sont comportés en la matière durant les années d'occupation et de collaboration avec le régime nazi. Il est avéré que 50 000 malades mentaux internés en hôpitaux psychiatriques sont morts de faim entre 1940 et 1944. Mais la polémique n'est pas tranchée : volonté délibérée des autorités de laisser mourir ces internés ou résultat de la désorganisation de l'État, de la pénurie de ravitaillement et du délaissement des malades de la part des soignants ? Dans le même temps, il n'a pas été constaté d'augmentation significative de la mortalité dans les hôpitaux généraux. Mais il s'est bien produit un phénomène redoutable, et il appartient aux historiens de le définir et d'en tirer les enseignements. Auront-ils ce courage ?

Source : Nazisme et handicap : la mémoire des victimes, Laurent Lejard, novembre 2005, Yanous (portail des handicaps).

IIlustration : Affiche des années trente pour le mensuel "Neues Volk", l'organe de presse du bureau des Affaires raciales du parti nazi. Texte de l'affiche : "Cet homme atteint d'une maladie héréditaire coûtera à la communauté 60 000 marks tout au long de sa vie. Citoyens, il s'agit aussi de votre argent." (orig : site "Nazi propaganda: 1933-1945") .

A voir : "Au nom de la science", un documentaire de Joe Berlinger, réalisé en 2006. En avril 2002, 750 cerveaux et têtes d'enfants ont été découverts dans les sous-sols de la clinique pour enfants de Vienne, la Spiegelgrund. Ces 750 enfants, âgés de quelques jours à une quinzaine d'années, ont été assassinés dans le cadre du programme d'euthanasie des nazis conduit par le docteur Heinrich Gross, commandant en second de la Spiegelgrund. Certains de ces enfants étaient trisomiques, d'autres handicapés, certains épileptiques, d'autres tout simplement… asociaux (!). Pendant plus de 40 ans après la guerre, le docteur Heinrich Gross a poursuivi ses recherches sur ces cerveaux d'enfants. Gross, aujourd'hui âgé de 86 ans, vit en homme libre en Autriche.

Dites-le à vos enfants

Les homosexuels

Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis entreprirent de persécuter la population homosexuelle d'Allemagne. Les dirigeants nazis pensaient que la présence de ce groupe dans la société compromettait le taux de natalité du peuple allemand ainsi que la santé physique et morale du "corps de la nation".

Des pelotons de SA (section d'assaut) effectuaient des descentes dans les lieux qu'on savait fréquentés par les homosexuels, comme les cafés et même les maisons privées. La police les harcelait aussi.

Cette persécution mit fin au courant de libéralisation qui s'était amorcé à leur égard. Le gouvernement renforça la législation en vigueur sanctionnant les comportements homosexuels, et tout au long des années 1930 les homosexuels furent souvent arrêtés et soumis à un harcèlement de plus en plus sévère. Le chef SS Heinrich Himmler créa un bureau chargé de les ficher et de les pourchasser. De nombreux membres du parti nazi réclamèrent la peine de mort pour les "attentats aux moeurs" à caractère homosexuel. Vers la fin des années 1930 la persécution s'intensifia et, sur une population d'homosexuels estimée à 1,5 million, environ 100 000 furent arrêtés sur dénonciation, parmi lesquels de 10 000 à 15 000 aboutirent dans les camps de concentration où on les marqua d'un triangle rose. Ce signe de reconnaissance les exposait aux brutalités des SS, mais aussi des autres prisonniers, et des milliers d'entre eux périrent.

On ignore le nombre exact d'homosexuels morts dans les camps, mais, au vu des preuves dont on dispose, on peut l'estimer à 60% de cette population. Dans le traitement infligé aux homosexuels, les nazis tentèrent de combiner leurs théories racistes avec les données de la "science" et soumirent certains d'entre eux à des expériences pseudo-scientifiques dans le dessin de modifier le comportement sexuel de ce groupe.


Les handicapés et les "asociaux"

Dans les années 1920, un groupe de scientifiques allemands commença à préconiser l'élimination des "bouches inutiles". Ils désignaient ainsi certaines catégories de citoyens handicapés et frappés d'arriération mentale. On inventa l'expression "vie indigne d'être vécue".

Les nazis, dont l'idéologie enjoignait à la société d'aider ce qui était "sain" et de supprimer ce qui était "malade" et "inférieur", assimilèrent vite ces théories. On voyait dans les Juifs et les Tziganes un danger externe pour le "corps de la nation" allemande, tandis que les handicapés et autres individus qui ne s'intégraient pas dans la "communauté du Peuple" apparaissaient comme un danger interne. On les jugeait improductifs, donc un fardeau pour les membres de la société "sains" et "productifs". Du point de vue racial et biologique, ils constituaient également un "matériau inférieur", leurs maladies dénotant leur prétendue infériorité congénitale. Cela faisait peser une menace croissante sur la santé "du corps de la nation". Dans leur zèle pour "purifier" la société allemande et la "race aryenne", les nazis persécutèrent et emprisonnèrent des milliers de citoyens arbitrairement étiquetés "asociaux". Cette catégorie comprenait, entre autres, les prostituées et jusqu'aux personnes sans travail qui refusaient deux fois une offre d'emploi. Même les individus accusés d'avoir été un objet de "scandale" pour d'autres Allemands étaient punis pour des raisons idéologiques. La "biologie criminelle" tenait les petits délinquants pour 'inférieurs" du point de vue biologique. On stérilisa parfois de force les hommes ou les femmes rangés dans cette catégorie. Dans les camps de concentration, ce groupe portait un triangle noir.

Source: Dites-le à vos enfants, Histoire de la Shoah en Europe, 1933-1945, Stéphane Bruchfeld et Paul A. Levine, éditions Ramsay, Paris, 2000

Genèse d'une persécution


Lorsque Hitler se fait donner le gouvernement de l'Allemagne, le 30 janvier 1933, tout a été depuis longtemps pensé et préparé pour que la doctrine nazie ait une application immédiate dans les divers domaines qui font la vie quotidienne des hommes et des femmes.

Ainsi les nationaux-socialistes allemands avaient-ils fait connaître leur règle de conduite à l'égard de l'homosexualité dès le 14 mai 1928, c'est à dire cinq ans avant qu'ils ne s'emparent du pouvoir et ne régissent les comportements collectifs et individuels.

Il n'était sans doute pas besoin qu'ils précisent alors quelle était leur pensée sur ce sujet, car les actions violentes auxquelles ils s'étaient déjà livrés, en agressant physiquement personnes et biens qui étaient censés représenter cette "déviance", ne laissaient place à aucune hésitation.

Mais, cette fois, la proclamation allait être faite au grand jour, devant l'opinion publique, dans la solennité de l'avertissement. "Nous vous rejetons, avaient-ils lancé à la face des homosexuels, car quiconque pratique et même pense à l'amour homosexuel est notre ennemi."

L'affirmation était catégorique et annonçait donc une lutte impitoyable.

On pourrait évidemment penser que cette position très marquée correspondait à une certaine éthique morale, inspirée par les principes de la civilisation judéo-chrétienne qui, en ce domaine, continuait d'influer sur les sociétés, maintenant le traditionnel classement des comportements "normaux" et des comportements "anormaux".

Il serait donc commode de prétendre qu'en la circonstance la pensée des nationaux-socialistes allemands s'accordait parfaitement avec cette classique appréciation des différentes spontanéités affectives ou sexuelles, comme le crurent alors tous les petits-bourgeois qui applaudirent à leurs propos salvateurs, et dont beaucoup appartenaient à une Association ouest-allemande pour la vertu dont le porte-parole était le pasteur Adolf Sellman. (...)

Les nationaux socialistes allemands se moquaient (...) éperdument de la "vertu" et de la "morale", telles que les concevait ce "lamentable troupeau de petits-bourgeois qui "se drapent dans le manteau sacré d'une pruderie aussi ridicule que menteuse" et qui "parlent de toute la question comme s'il s'agissait d'un grand péché (1)"! (...)

Le national-socialisme n'attachait aucune valeur aux "interdits" plantés par la civilisation judéo-chrétienne, et qui emprisonnaient la pratique de l'amour physique dans le seul cadre du mariage, sans que l'on puisse y prendre quelque plaisir, car c'était "pécher" que de rechercher d'agréables sensations.

"Des discours stupides" que tout cela ! s'était exclamé Hitler, en fustigeant les "vieilles commères réactionnaires", les "sournois" et les "bigots" dont il n'avait que faire !

Chacun pouvait donc prendre sa satisfaction comme il le souhaitait.

Et la vie sexuelle agitée que menèrent des dirigeants aussi importants que le furent Hermann Goering, Reinhard Heydrich ou le Dr. Ley, prouve bien que "vertu" et "morale" n'appartenaient pas effectivement à la doctrine du national-socialisme, comme le démontrèrent encore les orgies qui suivaient les fêtes somptueuses qu'offraient le Dr Goebbels, Joachim Ribbentrop ou Christian Weber.

"Notre mouvement n'a rien à voir avec les vertus bourgeoises", avait en effet certifié Hitler, posant là un principe fondamental, puisqu'il libérait de la sorte les spontanéités affectives et sexuelles qui avaient été jusqu'alors réglementées par des conceptions moralistes auxquelles le national-socialisme n'accordait aucune valeur prédominante.

L'incarnation arrogante de la force virile

Avant même d'accéder au pouvoir, [Hitler] avait ainsi proclamé que "l'état racial n'avait pas pour rôle d'élever une colonie d'esthètes pacifistes et de dégénérés", mais "avait pour idéal l'incarnation arrogante de la force virile (1)".

Cette "arrogance" ne pouvait évidemment s'obtenir que par la réhabilitation du corps masculin pour lequel Hitler allait promouvoir un véritable culte, alors que jusque-là "on se bornait à l'accuser de tous les péchés" et que de ce fait "la beauté corporelle était complètement reléguée au second plan (1)".

Or, assurera Hitler, "il est de l'intérêt de la nation que se trouvent les plus beaux corps pour faire don à la race d'une nouvelle beauté", d'où la nécessité impérieuse de donner à chacun "l'orgueil d'un beau corps (1)".

Et, pour y parvenir, il convenait de "donner aux enfants, dès leurs premières années, des soins tels que leur croissance ultérieure se fasse dans les meilleures conditions", ce qui était condamner l'ancien système d'éducation qui se caractérisait par "l'accentuation exagérée d'un enseignement purement intellectuel" et par "l'abandon de l'éducation physique (1)". (...)

Hitler estimera donc que "l'Etat raciste n'a pas seulement à veiller au développement des forces corporelles pendant les années d'école", mais qu'il "doit aussi s'en occuper pendant la période postscolaire, tant que les jeunes gens n'ont pas achevé leur croissance, de manière que celle-ci se fasse dans d'heureuses conditions", et, dans cette perspective, "l'éducation physique pourra être une préparation au service militaire (1)"... (...)

Mais parallèlement à cette volonté de façonner des corps qui soient vraiment "l'incarnation arrogante de la force virile", le national-socialisme s'attachera à imposer comme vérité naturelle et fondamentale la supériorité de l'homme qui, du fait de sa valeur dominante, devait être le seul maître de la société, aussi bien dans les domaines publics que dans les domaines privés. "Le mouvement national-socialiste est, par nature, un mouvement masculin", avait ainsi posé comme principe absolu Goebbels (...).

Cette incapacité [de la femme] excluait tout naturellement la femme de la vie active et, à plus forte raison, des postes de responsabilité qui lui seront progressivement retirés par les nazis, dont la misogynie doctrinale ira jusqu'à lui interdire le libre exercice de la médecine ! (...)

L'écrasement social de la femme fut donc élevé au rang de doctrine par le national-socialisme qui la priera de servir et d'obéir, en demeurant tranquille au sein de son foyer, puisque le domaine qui lui avait été assigné par la nature se situait "entre le lit et la poêle à frire (2)" !

Mais, pour le faire accepter, la propagande nazie s'attachera à persuader que cette relégation n'avait rien de dégradant, mais qu'elle avait au contraire un caractère valorisant.

"Si nous éliminons les femmes de la vie publique, ce n'est pas que nous désirons nous priver d'elles, expliquera Goebbels, c'est parce que nous voulons leur rendre leur dignité", d'épouse et de mère, un peu trop négligée jusqu'alors.

"Nous sommes un Etat d'hommes, et malgré tous les défauts que ce système présente, nous devons absolument nous y accrocher, car cette institution est la meilleure qui puisse exister", avait alors proclamé Himmler, comme pour clore un débat qui n'avait pas lieu d'être.

Ainsi triomphait un monde voulu pour des hommes et organisé pour des hommes, destinés à vivre ensemble leur supériorité, mais aussi leurs sentiments et leurs pulsions, dans la même volonté de domination.

La guerre à l'homosexualité

Alors, pourquoi la guerre fut-elle déclarée à l'homosexualité, puisque parallèlement on avait créé des conditions propices à son éclosion et à son épanouissement ? (...)

Comme on sait que la réponse ne se trouve pas dans une volonté "morale" inspirée par les concepts judéo-chrétiens, il faut donc la chercher ailleurs...

Et on la découvre évidemment dans l'ambition que s'était donnée le national-socialisme, en préparant son accession au pouvoir.

"Nous représentons l'aspiration de notre nation à la puissance (1)", avait ainsi prévenu Hitler, pour que nul ne se trompât sur les objectifs qu'il comptait atteindre. Or comment acquérir cette puissance, sinon par la qualité et par la quantité des hommes chargés de l'établir et de la maintenir, étant évident que ne suffiraient pas le poids des armes, la force de l'économie ou l'influence de la diplomatie ?

La recherche de cette qualité avait été ainsi considérée comme une priorité déterminante dont il avait posé le principe dans son Mein Kampf, pour certifier qu'un "état qui veille jalousement à la conservation des meilleurs éléments de sa race doit devenir un jour maître de la terre (1)", ce qui était bien le but recherché par le national-socialisme. (...) Hitler en déduisait alors que 'tout croisement de races était en contradiction avec la volonté de la nature qui tend à élever le niveau des êtres". Or, devait-il préciser, "ce but ne peut être atteint par l'union d'individus de valeur différente, mais seulement par la victoire complète et définitive de ceux qui représentent la plus haute valeur (1)". (...)

La nécessité de "rechercher et de maintenir la pureté de la race" fut donc présentée par Hitler comme la "mission donnée sur terre au peuple allemand", et par conséquent à l'Etat. (...)

Pour Hitler, il était historiquement démontré que "tout ce que nous avons aujourd'hui devant nous de civilisation humaine, des produits de l'art, de la science et de la technique, était presque exclusivement le fruit de l'activité créatrice des Aryens" auxquels avait été donnée "l'étincelle divine du génie", et qui, de la sorte, représentaient "le type primitif de ce que nous entendons sous le nom d'homme (1)".

Il s'en concluait donc que, "si on les faisait disparaître", alors "une profonde obscurité descendrait sur la terre, en quelques siècles la civilisation humaine s'évanouirait et le monde deviendrait un désert (1)". (...) Après semblable imprécation, il devenait alors facile pour Hitler de proclamer avec solennité que "la lutte contre l'étranger, contre le Juif, contre le Slave, contre les races inférieures, était une lutte sainte (1)" qui devait donc entraîner une mobilisation générale. (...) Délirant sur des thèmes antisémites qui n'étaient pas très neufs, il accusera donc les Juifs d'être le "symbole de tout ce qui est mal" et de constituer ainsi des "parasites dans le corps des autres nations (1)". (...)

La notion de "maladie sociale" étant des plus floues, puisque relevant d'appréciations subjectives, il devenait alors possible de se débarrasser de tout individu qui était censé nuire à la perfection raciale que l'on recherchait. Malades mentaux, handicapés physiques, malades incurables atteints de "maladies sociales", mais aussi les personnes âgées qui n'étaient plus utiles à grand-chose et qui coûtaient cher. Hitler n'eut donc aucun scrupule à envisager l'élimination des uns et des autres, et un décret du 1er septembre 1939 permettra "d'élargir les compétences des médecins de telle sorte qu'après un très minutieux bilan critique, ils puissent pratiquer l'euthanasie" sur le plus grand nombre possible. (...) Dès le 14 juillet 1933, une loi de "prévention" avait ordonné la stérilisation de tous ces êtres déficients, de manière à éviter qu'ils ne reproduisent de nouvelles anormalités.

Il fallait aussi la quantité, et le second objectif à atteindre était aussi celui du "plus grand nombre possible" que le national-socialisme s'attachera à présenter comme prioritaire, affirmant que seul un peuple en expansion géographique constante pouvait parvenir à la domination universelle. Or, quand Hitler prit le pouvoir, l'Allemagne était en pleine crise de dénatalité, subissant les conséquences des effroyables ravages exercés par la Première Guerre mondiale, mais aussi les effets d'une situation économique peu incitative, alors que proliféraient les méthodes médicales de contraception et d'avortement. (...) 33% des familles allemandes étaient en effet sans enfants en 1933, tandis que seulement 9% en avaient quatre ou plus, ce qui constituait "une indifférence paresseuse et même criminelle (1)" qu'il fallait à tout prix combattre et vaincre. Autrement, dira Martin Bormann, qui était l'éminence grise du Führer, "dans vingt ans, le Reich manquera des divisions dont nous aurons un besoin vital si notre peuple ne tient pas à disparaître".

Le relèvement et la progression de la natalité devinrent donc l'obsession permanente des dirigeants du Troisième Reich qui devaient user de tous les moyens possibles pour favoriser un tel accroissement, de manière que l'Allemagne puisse disposer de 120 millions de purs Aryens à la fin d'une période qu'ils limitaient à 50 ans. L'objectif était ambitieux, mais il ne paraissait pas utopique, à condition que chaque couple prenne conscience que "quatre enfants constituaient le minimum nécessaire", comme le signifiera impérativement Himmler dans une circulaire du 13 septembre 1936.

La fermeture des centres de planification familiale, l'arrêt des interruptions volontaires de grossesse, le retrait des moyens contraceptifs furent évidemment les premières mesures prises par les nazis. Mais la portée de ces interdictions ne pouvait être que limitée (...).

[Dans ce même but, les nazis favoriseront ensuite le mariage dont l'unique mission est la procréation, le mariage des mineurs, le statut de mère célibataire, le statut de mère de famille nombreuse, le divorce et les remariages lorsque l'un des conjoints est devenu stérile, l'étude du Code du mariage afin de rendre légale la bigamie, les mariages biologiques chez les adolescents (des unions libres éphémères productrices d'enfants), la création de foyers pour mères célibataires (Lebensborn), le rapt d'enfants de type aryen dans les pays annexés, le kidnapping de mères de type aryen en Norvège, etc.]

Le plan racial établi par les nazis ayant donc posé comme règle impérative l'obligation du "plus grand nombre possible", il se comprend alors pourquoi fut condamnée l'homosexualité qui, de par sa nature, contrariait l'objectif recherché, c'est à dire l'accroissement de la race aryenne par l'expansion démographique.

Si l'on s'en rapporte à des indications approximatives, qui se situent par conséquent au-dessous de la réalité, il faut considérer que le nombre des homosexuels allemands avoisinait les deux millions et représentait ainsi 10% de la population en âge de procréer.

Un chiffre important...

Il y avait donc là une perte considérable d'énergie créatrice dont ne pouvait se satisfaire aisément un Pouvoir qui oeuvrait par ailleurs pour obtenir une augmentation fulgurante de la natalité.

Deux millions d'homosexuels, "ce sont autant de femmes pour lesquelles il n'y a pas d'hommes", alors qu'elles "sont aptes à procréer", s'était indigné Himmler, en constatant que "cela représentait une hypothèque énorme" pour l'avenir de l'Allemagne.

Si l'on s'en tenait au minimum de quatre enfants qui était souhaité pour chaque couple, c'était en fait un déficit de huit millions d'enfants qu'aurait dû subir le Troisième Reich du fait de ce manque à procréer qui était évidemment intolérable, car "un peuple ne pouvait pas supporter que l'avenir de son équilibre génétique fût menacé de la sorte".

Les penseurs nazis estimèrent donc très rapidement "qu'il convenait d'attacher une attention particulière à l'homosexualité" puisque, de par sa nature, "elle incarnait la négation de la communauté", c'est à dire, suivant l'explication du ministre Hans Frank, "le contraire de ce qui devait être pour perpétuer l'espèce".

Or, avait proclamé Himmler, "la survie ou la ruine de notre peuple dépend de l'augmentation ou de la disparition du sang nordique", ce qui était affirmer que "la vie sexuelle devait être une chose sacrée, vouée à des fins supérieures".

Le problème de l'homosexualité devint de la sorte une affaire d'Etat, puisque "ce dernier devait intervenir comme dépositaire d'un avenir millénaire en face duquel le désir et l'égoïsme de l'individu ne représentaient rien et devaient s'incliner (1)", qu'il lui en plaise ou non.

"Refuser à la nation des enfants robustes" fut alors considéré comme "un acte répréhensible" (1), Hitler précisant bien à propos de l'homosexualité que la "gravité de ce vice" se situait dans le fait qu'il "empêchait de procréer ceux dont la descendance était vitale pour le peuple".
L'affirmation est suffisamment claire pour qu'il soit démontré que la lutte contre l'homosexualité a revêtu dans la politique nazie un caractère racial qu'il est impossible de contester, puisque longtemps expliqué par les dirigeants hitlériens eux-mêmes.

Les Juifs ont été exterminés parce qu'ils nuisaient à la pureté de la race, et les homosexuels parce qu'ils nuisaient à la reproduction de la race. Dans les deux cas, était en cause la race.

La morale traditionnelle ne peut ainsi être invoquée pour expliquer le combat que les nazis allaient mener contre l'homosexualité.

HItler a d'ailleurs confirmé lui-même cette vérité de l'événement, puisqu'il déclarera que, dans cette lutte, "le point de vue moral était pour lui mineur", ce qui clôt donc toute discussion.

[Le problème de l'homosexualité] se situait en effet dans la mauvaise utilisation que les homosexuels faisaient du sperme dont ils étaient détenteurs, et qu'ils ne libéraient pas à des fins reproductives. Tel était leur crime !

L'obsession nataliste des dirigeants du Troisième Reich ne pouvait donc admettre que "ceux qui pratiquent l'homosexualité privent l'Allemagne des enfants qu'ils lui devaient".

Alors, "il faut abattre cette peste par la mort !" s'était écrié Himmler, qui dévoilait ainsi la finalité de la politique nazie à l'égard de l'homosexualité.

(1) Mein Kampf, A. Hitler.
(2) La Morale des Seigneurs, Hans Peter Bleuel.

Source : Le Triangle Rose, Jean Boisson, Editions Robert Laffont, Paris, 1988.

Illustrations : (en haut) Adolf Hitler avant les années du pouvoir. Photo : Hitler wie ihn Keiner kennt, Heinrich Hoffmann, 1932 ; (au milieu, à gauche) Mesures anthropométriques destinées à vérifier l'arianité des individus ; (au milieu, à droite) Affiche des années trente pour le mensuel "Neues Volk", l'organe de presse du bureau des Affaires raciales du parti nazi. Texte de l'affiche : "Cet homme atteint d'une maladie héréditaire coûtera à la communauté 60 000 marks tout au long de sa vie. Citoyens, il s'agit aussi de votre argent." ; (en bas, à gauche) Le Reichsführer-S.S. Heinrich Himmler, principal artisan de la chasse aux homosexuels
"La notion de "maladie sociale" étant des plus floues, puisque relevant d'appréciations subjectives, il devenait alors possible de se débarrasser de tout individu qui était censé nuire à la perfection raciale que l'on recherchait. Malades mentaux, handicapés physiques, malades incurables atteints de "maladies sociales", mais aussi les personnes âgées qui n'étaient plus utiles à grand-chose et qui coûtaient cher. Hitler n'eut donc aucun scrupule à envisager l'élimination des uns et des autres, et un décret du 1er septembre 1939 permettra "d'élargir les compétences des médecins de telle sorte qu' ils puissent pratiquer l'euthanasie" sur le plus grand nombre possible. "

Texte : Le Triangle Rose, Jean Boisson (lire).

Photo : Mesures anthropométriques permettant de vérifier l'arianité des individus. (orig : United States Holocaust Memorial)
"La recherche de cette qualité [raciale] avait été ainsi considérée comme une priorité déterminante dont [Hitler] avait posé le principe dans son Mein Kampf, pour certifier qu'un "état qui veille jalousement à la conservation des meilleurs éléments de sa race doit devenir un jour maître de la terre", ce qui était bien le but recherché par le national-socialisme. (...) Hitler en déduisait alors que 'tout croisement de races était en contradiction avec la volonté de la nature qui tend à élever le niveau des êtres". Or, devait-il préciser, "ce but ne peut être atteint par l'union d'individus de valeur différente, mais seulement par la victoire complète et définitive de ceux qui représentent la plus haute valeur."

Texte : Le Triangle Rose, Jean Boisson (lire).

Photo : Affiche des années trente pour le mensuel "Neues Volk", l'organe de presse du bureau des Affaires raciales du parti nazi. Texte de l'affiche : "Cet homme atteint d'une maladie héréditaire coûtera à la communauté 60 000 marks tout au long de sa vie. Citoyens, il s'agit aussi de votre argent." (orig : site "Nazi propaganda: 1933-1945")