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L'homosexualité : un crime social

L'idée largement européenne d'un retour à la nature, celle d'une liberté loin des usines et du carnage de 1914-1918 ont également fait leur chemin jusqu'à Saint-Pétersbourg. L'Europe "qui bouge" en ce début de XXe siècle, et qui souhaite socialement et culturellement bouleverser la culture et revendiquer les mêmes modernités, passe moins par des interpellations populaires que par l'influence des milieux culturels au fait de l'évolution des espaces de liberté dans les capitales européennes.

Outrance héroïque de la liberté, dès 1917 et jusqu'en 1923, des manifestations révolutionnaires ont lieu, où des marcheurs et des marcheuses se dénudent pour défiler en tenue d'Adam et Eve, pour dire la simple vérité des corps. Des militants nudistes d'il y a un siècle surgissent de la sorte, en pleine rue à Moscou mais aussi à Petrograd, à Odessa ou à Saratov. Comme le commente Alain Sanzio : "Les manifestants s'y dévêtaient de toutes les hardes de l'ancien régime : haillons élimés des pauvres, oripeaux clinquants des nobles, ils jetaient aux quatre vents les popes, les Raspoutine, les corvées, la famille ancestrale, l'asservissement domestique des femmes." Pris de vertige, Lénine bloque, ne comprend plus, s'emporte. Il écrit en 1920 : "La révolution ne tolère pas de débordements orgiaques comme ceux qui sont chose normale pour les héroïnes et les héros décadents de d'Annunzio. Le dérèglement de la vie sexuelle est bourgeois, c'est une manifestation de la décadence (1)."

Une chape de plomb va vite retomber sur ce peuple en effervescence. Critique sur l'évolution des événements, Léon Trotski note dans La Révolution trahie : "Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul doute le besoin qu'éprouve la bureaucratie d'une stable hiérarchie des rapports sociaux, et d'une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers servant d'appui à l'autorité et au pouvoir." Va être rétablie la répression homosexuelle et réhabilitée la version gréco-latine de la décadence par l'homosexualité, un mythe désormais partagé par Adolf Hitler et Joseph Staline. L'homosexualité signerait donc la fin des civilisations les plus emblématiques. La faiblesse théorique en la matière de la part des artisans d'un monde nouveau n'y résistera pas. Complice de ces amalgames, dans son célèbre ouvrage L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Friedrich Engels expédie la question en deux ligne définitives, invoquant l'antique civilisation gréco-latine : "L'avilissement des femmes eut sa revanche dans celui des hommes, jusqu'à les faire tomber dans la pratique répugnante de la pédérastie, se déshonorant eux-mêmes et déshonorant leurs dieux (2)".

En 1933, l'homosexualité redevient un crime. Deux ans plus tard, l'avortement est à nouveau interdit, la famille réhabilitée. Le crime d'homosexualité se paie désormais d'environ cinq ans d'internement (3). Comme, depuis un décret du 27 juin 1929, tous les détenus condamnés à des peines supérieures à trois ans sont automatiquement transférés dans les camps de travail, les homosexuels "dépravés" rejoignent à la suite de gigantesques rafles les autres victimes des purges. Ils y retrouvent les artistes dissidents et leurs amis, les femmes trop libres ou les artistes trop impudiques, sans parler d'une jeunesse trop sensible aux choix culturels d'une vie urbaine influencée par les orientations "perverses et bourgeoises" d'un Occident jugé par trop "décadent". Contrairement à une idée convenue, ces purges des années trente sont majoritairement dirigées contre ceux et celles qui ont adopté des valeurs culturelles et des modes de vie contraires à la "nouvelle société". Les politiques y sont très largement minoritaires. Comme le note Nicolas Werth, les "contre-révolutionnaires" ne représentent que 28% des détenus entre 1936 et 1939 (4). Les autres sont des citoyens ordinaires, simplement allergiques aux nouvelles conditions de travail ou au contrôle social des comportements.

Quant à Joseph Staline, il n'a pas bougé quand Adolf Hitler a déporté en priorité les membres du Parti communiste allemand. Par contre, sur le dossier homosexuel, ils se sont retrouvés. Il est loin le temps de la grande encyclopédie soviétique de 1930 qui remarquait : "Il faudrait résorber l'isolement des homosexuels dans une nouvelle collectivité." Apologue de "l'humanisme prolétarien" et chantre d'un régime qui se durcit de toutes parts, l'écrivain officiel Maxime Gorki fait un état des lieux concernant la jeunesse soviétique en 1937 : "Ce n'est pas par dizaines mais par centaines que l'on peut compter les faits confirmant l'influence destructrice et corruptrice du fascisme sur la jeunesse de l'Europe. Il est répugnant de citer tous les faits dans lesquels la bourgeoisie patauge de plus en plus volontiers. D'ailleurs, la mémoire se refuse à plonger dans cette boue." Après un couplet sur son antifascisme et son aversion pour l'antisémitisme, Gorki se fait soudainement saignant sur les homosexuels : "Dans les pays fascistes, l'homosexualité, ruineuse pour la jeunesse, fleurit partout impunément." On croit entendre Heinrich Himmler. Les homosexuels se retrouvent à nouveau dans le rôle du paillasson de l'Histoire. Satisfait de son analyse, Maxime Gorki conclut : "Dans les pays où le prolétariat s'est hardiment emparé du pouvoir, l'homosexualité a été déclarée crime social et sévèrement punie. Une histoire humoristique dit : "Exterminez les homosexuels, et le fascisme disparaîtra"." (5)

(1) Histoire de l'Homosexualité en Europe, Florence Tamagne, Seuil, Paris, 2000. (2) F. Engels, Editions sociales, 1971. (3) Une loi fédérale du 17 décembre 1933 fixe la réclusion pour homosexualité entre trois et huit ans. (4) Les Années de Tourmente, de Munich à Prague, Nicolas Werth, Flammarion, Paris, 1995. (5) Gai Pied, été 1980, dossier sur l'URSS.

Illustrations : (en haut, à gauche) Lénine ; (au milieu) Joseph Staline ; (en bas, à gauche) l'écrivain Maxime Gorki.

Texte : Les Oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Hachette Littératures, Paris, 2002.

Homosexualité et fascisme

En Union soviétique, une législation promulguée récemment soumet l'homosexualité à de lourdes condamnations. Voilà qui surprend, et l'on se demande sur quelle logique et quelle morale un gouvernement socialiste peut se justifier pour amputer de ses droits et diffamer une groupe humain précis dont la " culpabilité " repose sur des penchants particuliers qui lui ont été donnés par la nature, mais c'est ainsi.

Les ennuis et les scandales que l'Union soviétique connaît dans ses territoires orientaux ont certainement poussé à l'instauration de ce genre de loi humiliante - contre laquelle la gauche des pays de l'Europe centrale et occidentale s'acharne à se battre depuis des décennies. A ces difficultés cruciales, qu'il faudrait, à coup sûr, régler par d'autres mesures, vient sans doute se greffer aussi l'état d'esprit du moment. C'est à cet état d'esprit, et en aucune façon aux difficultés en question, que j'accorderai la prépondérance. Par état d'esprit du moment, je n'entends pas simplement, et pas en premier lieu, la tendance toujours plus nette en Union soviétique à réfléchir et à porter un jugement sur le sens de l'érotisme dans un sens de plus en plus sévère et conservateur, tendance qui peut s'expliquer par une réaction contre des libertés devenues peut-être excessives. J'entends plutôt cette méfiance et cette aversion envers tout ce qui est l'homoérotisme, qui atteignent un degré intense dans la plupart des milieux antifascistes et dans presque tous les milieux socialistes.

On n'est plus loin d'identifier l'homosexualité au fascisme. Impossible de garder là-dessus le silence plus longtemps. Nous combattons les préjugés raciaux. Et nous laisserions cependant se propager le préjugé le plus insensé contre certains penchants particuliers ?... On semble oublier de quel côté provient tout ce qui a été accompli pour discréditer et diffamer l'homosexualité. L'article 175 a été défendu et maintenu par la bourgeoisie réactionnaire et par l'Eglise, laquelle a justement montré là un élément de sa nature qui fait qu'elle nous restera toujours étrangère et hostile. Ce qui était progressiste était contre cet article. La lutte contre l'homosexualité était l'affaire " morale " de la bourgeoisie; elle a été menée avec le même pathos que la lutte contre l'amour libre, autrement dit avec le pathos d'une " morale " qu'aujourd'hui nous ne combattons même plus (comme Wedekind pouvait encore le faire), mais à laquelle nous sommes tout simplement hermétiques. L'idée même de ce qui est moral a changé. Mais voici que, sous d'autres présages, nous daignons revenir sur cette idée. Quand on est arrivé à l'âge adulte, est-ce encore un sujet de conversation que de se demander si l'on peut accorder à chacun le droit d'aimer d'une manière qui soit précisément sa manière à lui, à condition que les relations domestiques n'en soient pas perturbées, ni abusée l'innocence des mineurs (réserves qui valent évidemment aussi bien pour l'inverti que pour l'individu "normal")? N'a-t-on pas honte d'ouvrir à nouveau cette discussion sur quelque chose qui va de soi, de donner lieu à l'ouvrir de nouveau ?

La partie éclairée de la bourgeoisie des grandes villes a déjà surmonté sa conception étroite et fausse de la morale : tolérante sur la question de l'érotisme, elle en reste naturellement à des positions dures sur la question de la propriété. Mais maintenant c'est le socialisme qui adopte une position à laquelle même la bourgeoisie, la considérant comme désuète, a donné un coup de balai! Une phrase étonnante est attribuée à Maxime Gorki, pas moins: " Faisons disparaître tous les homosexuels, et le fascisme disparaîtra!" Hélas, il n'est pas impossible que le pape de la littérature socialiste ait vraiment dit cela. Car tel est l'état d'esprit du moment. Mais d'où vient-il donc ? D'où vient que dans les journaux antifascistes nous lisions les mots " assassins et pédérastes presque aussi fréquemment réunis que " traîtres au peuple et juifs " dans les feuilles nazies ?

Le mot " pédéraste " comme une injure - uniquement parce qu'il y en a beaucoup dans les organisations nazies qui aiment les jeunes gens au lieu d'aimer les femmes ! C'est une histoire qui a commencé avec le combat mené de façon perfide et indigne contre le capitaine Röhm. Les sottes lettres sentimentales qu'il avait envoyées d'Amérique du Sud relevaient de sa vie privée. Il était d'une vulgarité absurde et superflue de les traîner sur la place publique. La manière était non seulement vulgaire et malhabile, mais son efficacité a été nulle. Le capitaine Röhm n'en a pas été atteint: ceux qu'on espérait braquer aussi contre lui, ou bien n'ont pas cru l'histoire, ou bien n'ont rien trouvé à redire; et les autres, ceux qui ont été outrés, ne le portaient déjà pas dans leur cœur avant. Que Hitler se soit alors interposé et qu'il ait continué à couvrir celui qui se trouvait, dans un sens petit-bourgeois, "compromis", a jeté, pour la première et dernière fois, une image presque sympathique sur les odieux compères. Les gens les plus honnêtes ont dû se dire que c'était vraiment beau, que Hitler tenait à son soldat, malgré tout ce que les journaux pouvaient déblatérer sur sa vie privée. Mais que des journaux qui donnaient avec prédilection dans le "libéralisme éclairé", se mettent soudain à crier " Pédéraste ! " à la manière d'une épouse hystérique de pasteur, a dû être ressenti comme indélicat et déplacé. Je me souviens combien il était méchamment ridicule et pénible de voir un journal berlinois du soir qui avait une rédaction presque exclusivement composée d'homosexuels plutôt entreprenants, se distinguer par des titres railleurs et indignés, comme s'il n'y avait rien d'autre à reprocher aux nazis que la vie amoureuse du gros capitaine. Or il y avait cependant, et il y a toujours, tout à leur reprocher. Pas même ne peut être porté à leur crédit qu'au moins sur la question de l'homosexualité ils ont été courageux ou conséquents. Hitler n'a couvert son vieux camarade Röhm que le temps durant lequel il en avait besoin, pas au-delà. Quand il a décidé de le laisser tomber, ce qu'assurément il a fait de façon radicale, il est notoire qu'il l'a surtout accusé d'avoir des "penchants particuliers". Ce qui n'était jamais parvenu aux oreilles du Chef suprême auparavant ! Et Hitler de se scandaliser, comme les journaux libéraux de leur côté. Le Docteur Goebbels en éprouva jusqu'à une envie de vomir. Envie qui fut aussi la nôtre, causée non par le sujet de l'affaire, mais par une indignation aussi hypocritement éhontée bien sûr.

Que dans la "villa" de Röhm – qui n'avait rien d'une villa mais qui n'était qu'un bistrot – tout se soit passé différemment de qui a été raconté par Goebbels, on le comprend aisément : quelqu'un dans son genre ne va pas subitement se laisser aller à dire la vérité. Mais à supposer que le plus élevé des juges tout en haut de son tribunal ait réellement vue les "scènes dégoûtantes", alors qu'en définitive, quand on survient en intrus dans la chambre, on n'assiste jamais au spectacle, ce ne serait pas des scènes qui nous remueraient l'estomac. Elles nous donneraient plutôt à penser que même chez des gens que nous ne tenons pour rien d'autre que des bêtes féroces, existe une sorte de contact humain qui est vraisemblablement ordinaire. Ce n'est pas ce que la presse de gauche a mis en avant contre Röhm avec une insistance si particulière, puis Hitler, qui fait que nous sommes contre lui : c'est tout simplement qu'à l'instar de tous les dirigeants nazis, ce n'était qu'un gredin d'une barbarie cynique.

Mais laissons là Röhm. Ce contre quoi nous en avons, c'est qu'on dise d'un homme qui préfère son propre sexe au sexe féminin qu'il a les "penchants particuliers" du capitaine Röhm. On peut à la rigueur, dans la pire des colères, crier à un menteur notoire et invétéré qu'il ment aussi bien que le ministre allemand de la Propagande, mais c'est comme si l'on prétendait de quelqu'un qui a un pied bot, qu'en ayant l'infirmité du ministre Goebbels il se situe au même niveau moral. D'un homosexuel on pourrait finalement tout autant tirer le constat qu'il a les penchants de Léonard de Vinci ou de Socrate. Ce qui serait également stupide. Celui qui éprouve une attirance pour son propre sexe n'est vraisemblablement qu'un brave bourgeois; un ouvrier passablement appliqué. Il n'est, au cas où on en douterait, pas plus génial que bestial (il n'est ni Léonard de Vinci, ni Röhm).[... ]

Mais faut-il encore croire que ceux qui sont exclusivement homosexuels forment un groupe homogène ? Le slogan pas très heureux de "troisième sexe" a contribué à cette erreur plutôt naïve. En vérité, toutes les catégories se trouvent parmi ceux qui sont exclusivement homosexuels, de l'esthète décadent au valet de ferme; il n'y a pas simplement un groupe sui serait "actif" et un autre qui serait "passif", mais toutes les sortes d'activité et de passivité existent, avec toutes les nuances possibles entre ces deux conditions de sensibilité. L'homosexualité était répandue dans les Etats militaires prônant l'ascétisme (Sparte, la Prusse) et dans civilisations décadentes hyperraffinées (la Rome tardive, Paris et Londres au tournant de 1900). Elle a joué aussi un rôle à des époques qu'on a l'habitude de nommer des époques de splendeur: qu'on pense aux meilleurs moments d'Athènes, à la Renaissance. De tout temps, il y a eu des centaines de types différents d'homosexuels, également de très médiocres et désastreux. Il est indéniable qu'un nombre relativement grand de génies de l'humanité étaient enclins à cette forme d'amour, des génies en tous domaines et de toutes sortes, pour des raisons dont la complexité ne permet pas de débattre ici. [...]

Mais dans le pays que nous voudrions voir le plus éclairé, le plus progressiste du monde, la forme d'amour que nous évoquons est dorénavant passible d'une affreuse répression. Et dans n'importe quel journal de gauche, on lit des blagues idiotes sur les arrière-trains, alors qu'en même temps, à Berlin, sont organisées "des razzias nocturnes contre les homosexuels", envoyés ensuite dans des camps de travail.

Ce qui va tout à fait bien aux nazis, c'est, d'une part de former des cliques d'homosexuels, et d'autre part d'enfermer les homosexuels, de les castrer ou de les tuer. La gauche, elle, devrait se montrer plus objective. Mais en attendant elle adopte, sur cette question justement, les préjugés les plus boutiquiers. Avec l'explication que voici: les jeunes, mis à vivre ensemble dans des camps, sont inévitablement conduits à dormir l'un avec l'autre. Qu'on s'informe toutefois si dans les unions de jeunesse de gauche et prolétariennes, semblable chose était bannie : la réponse étonnera celui qui tient l'homosexualité pour une particularité du fascisme. C'est l'esprit de ces camps qu'il faut clouer au pilori et rejeter ; non le fait que s'y trouvent, ce qui va de soi, également des invertis, ou certains qui sont prêts à jouer les "bons compagnons". Les "ligues", à ce qu'on dit, ont toujours eu un caractère homoérotique, et c'est sur le principe des ligues que se base le fascisme.[...]

L'exercice final est toujours d'en venir au Chef suprême. la déification de sa personne aurait, consciemment ou inconsciemment, un caractère homosexuel. Qu'on demande à un jeune hitlérien qui a une petite amie s'il éprouve une attirance pour le Chef suprême, il éclatera de rire ou répondra comme à un outrage. Cette réaction n'exclut pas le complexe inconscient qui peut exister en bien des cas. La question décisive reste cependant celle-ci : quel Chef est aimé d'une telle manière ? Les marxistes ont-ils oublié que le dogme et le type de Chef que nous combattons est déterminé par les faits économiques ? Ont-ils oublié que Hitler, qui est sans aucun doute beaucoup plus chaleureusement et hystériquement aimé par les femmes petites-bourgeoises que par les hommes, virils ou efféminés, n'est pas arrivé au pouvoir grâce à "la contamination de la jeunesse allemande par l'homosexualité", mais parce que Thyssen finançait, et que les mensonges payés ont jeté la confusion dans les cerveaux de tous ceux qui avaient faim ? On est en train de faire de " l'homosexuel " le bouc émissaire, un peu " le Juif " des antifascistes. C'est abominable. Avoir en commun avec des bandits des penchants érotiques particuliers ne fait pas de vous, d'emblée, un bandit. Je n'enfonce nullement des portes ouvertes quand j'énonce une telle évidence. Beaucoup de conversations que j'ai eues et la lecture de nombreux articles tout à fait indignes dans les journaux me prouvent que répéter ces évidences est malheureusement nécessaire. L'homosexualité n'est pas à " extirper ", et si elle l'était, l'humanité en sortirait appauvrie de quelque chose d'incomparable qu'elle lui doit. Le sens de l'humanisme nouveau, pour la réalisation duquel nous voulons voir dans le socialisme un préalable, ne peut être que dans une chose : non seulement tolérer tout ce qui est humain et qui ne cause pas de troubles criminels dans la communauté, mais l'intégrer, mais l'aimer, le faire accepter, pour qu'ainsi la communauté en tire profit.

Ce texte a été initialement publié dans la revue Europäische Hefte, Prague, le 24 décembre 1934.

Source : Zahnärzte und Künstler, Klaus Mann, 1993, Rowohlt Verlag GmbH, Reinbek bei Hamburg. Traduit de l'allemand par Lionel Richard

Photo : Klaus Mann, photographié l'année de sa mort en 1949.

Un mythe bien préservé

En mai 1933, les nazis mettent à sac l'Institut Hirschfeld de Berlin : dix mille livres brûlés, cinquante ans de recherches détruits, et l'exil de M. Hirschfeld, la déportation de Kurt Hiller, son bras droit; 1933, c'est aussi l'incendie du Reichstag et l'accusation portée contre van der Lubbe d'en être l'homosexuel incendiaire. Van der Lubbe, "agent du complot bolchevique dans la presse nazie, il est un trouble homosexuel, tenu par d'obscurs chantages, aux yeux des communistes et des démocrates", rapporte Guy Hocquenghem dans Race d'Ep ! qui souligne que l'accusé "subit la loi de l'échange entre les propagandes dont les homosexuels sont à l'époque les victimes".

Quelques mois plus tard, le 30 juin 1934, c'est la Nuit des longs Couteaux, l'assassinat de deux cents SA, dont Röhm.Les mesures qui suivront seront sévères : le 22 février la prostitution est interdite, le 23 mars les bars et les hôtels homosexuels sont fermés, le 3 mars la pornographie est interdite. Durant le mois de mars de la même année commence la campagne contre les homosexuels, les juifs, les noirs et les jaunes. Une loi est votée imposant la stérilisation de tous les homosexuels, schizophrènes, épileptiques, drogués, hystériques, aveugles et malformés de naissance. En 1935, rapporte Victor Norton, "cinquante-six mille personnes furent ainsi traitées". C'était l'anéantissement des mouvements homosexuels, la chape de plomb nazie s'étendait complètement sur l'Allemagne. Un an plus tard, Hitler ouvrait les Jeux Olympiques avec la participation des puissances occidentales...Qu'en est-il de cette fameuse légende "homosexualité et fascisme", si propice au silence permanent ? Röhm le nazi, chef des SA, l'homosexuel notoire, fut même soutenu par Hitler lorsqu'il eut l'audace en 1925 d'intenter un procès à un gigolo qui l'avait volé. On dit même qu'il tenta de s'opposer au paragraphe 175. Sans doute y avait-il de nombreux homosexuels parmi les SA, mais après tout si des chefs nazis étaient homosexuels, "le théoricien officiel du racisme nazi, Rosenberg, était bien juif... Mais on n'a jamais pensé à le reprocher au peuple d'Israël", écrit fort justement Hocquenghem dans Race d'Ep !. Les déclarations du parti nazi et celles d'Hitler qui suivirent la Nuit des longs couteaux sont révélatrices des véritables sentiments d'Hitler. Ainsi, quand l'armée de Röhm atteindra plusieurs centaines de milliers d'hommes en 1932, Hitler y verra une réelle menace, d'autant que les idées de Röhm ne correspondaient pas à celles des gros bailleurs de fonds du parti. Il tentera de faire assassiner Röhm par l'intermédiaire du juge du parti, Walter Buch. Le complot échoue, mais aboutira deux années plus tard à Bad Wessee, le 30 juin 1934, la Nuit des longs couteaux.

Les personnes ou les groupes qui reprennent cette légende ne font que perpétuer les premières attaques menées contre les homosexuels. Les nazis avaient trouvé que l'Internationale était noyautée par les juifs. Les soviétiques des années trente verront beaucoup d'homosexuels dans la rangs nazis. C'est l'époque - 1933 - où Maxime Gorki écrit dans l'Humanisme Prolétarien : "Dans les pays fascistes, l'homosexualité ruine la jeunesse et fleurit sans punition (...) Il y a déjà un slogan qui circule en Allemagne : Eliminez les homosexuels et le fascisme disparaîtra." Les potentats du Kremlin nouvelle mouture appliquent la formule efficacement. En mars 1934, une violente campagne anti-homosexuelle est lancée, dirigée par Kalinine qui assimile les homosexuels à des criminels sociaux. Un décret est signé par Kalinine lui-même, rendant les rapports intimes entre individus de sexe masculin passibles d'une peine de prison de trois à huit ans. Une grande rafle est dirigée à travers tout le pays, la police secrète arrête les homosexuels à Moscou, Odessa, Leningrad, Kharkov et dans d'autres grandes villes, et les déporte en Sibérie. Trois mois plus tard, Hitler organise la Nuit des longs couteaux comme pour se laver des accusations de la présence d'homosexuels dans les rangs nazis; de la même manière les campagnes antisémites se déclencheront en URSS. Communistes ou non communistes reprennent encore cette thèse plus ou moins inconsciemment, du lien entre homosexualité et fascisme, entretenant en cela le silence qui frappe toujours les déportés au Triangle Rose.

Source: Histoire d'un génocide oublié, Jean-Pierre Joecker, éditions Persona, Paris, 1980.